I. Les cycles de l’économie et le taux de profit
Les US ont une position si hégémonique à tous niveaux dans la seconde moitié du XXème siècle jusqu’à aujourd’hui, qu’il semble devoir la garder encore des décennies avant que la Chine puisse la menacer. C’est une image rigoureusement fausse : si les US ont bien été le pays pivot de la construction du capitalisme actuel, leur position se dégrade structurellement depuis 1965 et ils vont être confrontés à des défis qui les amènent rapidement vers la fin de leur hégémonie.
Je prendrai en partie appui sur la théorie des longueurs d’onde de Mandel pour montrer le fonctionnement cyclique du capitalisme contemporain qui passe à la fois par des phases de croissance et de contraction. Il s’agit de notre base théorique (I). Nous sommes actuellement dans une période de contraction économique depuis des années, nous allons relier les options théoriques de Mandel et l’histoire économique des US pour illustrer la contradiction fondamentale du capitalisme découverte par Marx, la baisse tendancielle du taux de profit dont on montrera le développement de 1945 à aujourd’hui (II). Pour garder leur hégémonie, durant les années de leur déclin, les capitalistes US auront recours à tous les moyens les plus violents pour pouvoir conserver leur possibilité d’accumulation : un impérialisme violent et multiforme radicalisé par la crise que Harvey (2010) appelle “accumulation du profit par dépossession” (III). Mus par une dynamique de fuite en avant vers l’accumulation, les US payent aujourd’hui les conséquences de leur stratégie politique et économique, qui les place dans une position inextricable s’ils ne changent pas totalement et radicalement de cap, même si cela semble impossible (IV). Pour rendre plus clair le développement, il est utile de s’appuyer sur la théorie des longueurs d’ondes de l’économiste Ernest Mandel (1995). Il propose une théorie des cycles de croissance et de déclin du capitalisme pour montrer qu’il fonctionne par alternance de deux types de cycles, les phases A de croissance et les phases B de déclin. Il y a de très nombreuses preuves empiriques de l’existence de ces cycles du capitalisme [^1], ce qui est très précieux, car on peut savoir dans quelle phase on se situe, et surtout le capitalisme devient plus prévisible. Il faut comprendre que ces cycles ne sont pas autonomes. Ils ne se produisent pas mécaniquement tous les 25 ans par exemple comme chez Kondratiev. Ces cycles sont déterminés par les dynamiques historiques et les actions des individus et des classes, pas par une raison économique autonome. Ces longueurs d’ondes ont donc des causes différentes, dont les possibilités sont définies par l’histoire et ne sont pas de simples causalités [^2]. Le but de la théorie des longueurs d’ondes de Mandel est à la fois de préciser la dynamique actuelle du capitalisme (hausse ou baisse) et pourquoi ces cycles se reproduisent et comment on passe d’une longueur croissante à une longueur décroissante. Mandel identifie dans l’histoire les cycles économiques suivants :
- 1789-1848 : Période de la Révolution Industrielle, constitution du marché mondial pour les biens industriels. Expansion de 1789 à 1815, déclin de 1826 à 1848.
- 1848-1893 : Période du capitalisme industriel de “libre concurrence”, expansion de 1848 à 1873, déclin de 1873 à 1892.
- 1893-1913 : Âge d’or de l’impérialisme classique et du capital financier, phase d’expansion.
- 1914-1940 : Déclin du capitalisme, guerres impérialistes, les révolutions et les contre-révolutions, et considérée comme une phase de déclin.
- 1940 - ? : Période du capitalisme tardif, né des grandes défaites de la classe ouvrière dans les années 1930 et 1940. Cette période inclut une phase d’expansion (mais limitée à une zone géographique significativement réduite) de 1940 à 1967, suivie d’une phase de déclin de 1968- qui vraisemblablement dure jusqu’à aujourd’hui.
C’est un schéma dynamique et hétérogène, car dans chaque période, il y a des moments de croissance et de chute du PIB, car de nombreux éléments contribuent à la dynamique d’une phase, on n’a pas simplement une longue hausse et une longue baisse. La croissance ou le déclin dépendent du niveau des salaires, du taux de rotation du capital (globalement la vitesse de production), du taux d’exploitation des travailleurs, de la composition organique du capital, qui sont eux-mêmes hétérogènes selon les secteurs, les pays, le niveau des forces productives etc. Pour le dire simplement, les données sur lesquelles nous allons nous appuyer sont très générales et agrègent une grande diversité pour donner une vue d’ensemble de la situation ; pour avoir un point de vue plus précis, il faudrait entrer dans l’analyse de branches et de secteurs sur des années. Néanmoins nous allons pouvoir donner les tendances lourdes du capitalisme US actuel. Pour compléter notre modèle de la théorie des cycles, il faut se poser une question : si l’économie est déterminée par les acteurs politiques et selon l’histoire, comment est-il possible qu’il y ait des cycles ? Comment se fait-il que le capitalisme croisse et décline de manière répétée sur le long terme ? Et qu’est-ce qui permet l’inversion de ces phases de A en B ou inversement ? Il faut en fait comprendre les cycles de Mandel comme une illustration de la baisse tendancielle du taux de profit (Marx, 1894/1964, p. 223). Nous développerons ce point dans la partie II ; ce qu’il faut comprendre, c’est que le taux de profit a une tendance propre à baisser mutatis mutandis. Autrement dit, au bout d’un moment, dans une situation de crise incroyable, tout euro investi rapporte moins d’un euro. Dans la réalité, le profit moyen de tous les investissements baisse de plus en plus, ce qui entraîne des fermetures d’entreprises et du chômage. On a là l’explication à ce qui produit le changement de phase chez Mandel : une longueur d’onde croissante correspond aux moments où rien ne gêne le profit des entreprises, ce sont les périodes sans turbulences et avec beaucoup de capital à créer (nouveau marché, innovation à industrialiser etc.). Mais le taux de profit baisse de plus en plus avec le temps à cause de la loi de Marx. Une longueur d’onde décroissante est le moment où les capitalistes trouvent de moins en moins d’investissements rentables, ils n’arrivent plus à produire de profit et ils cherchent par tous les moyens à survivre individuellement avec le taux de profit le moins bas possible. Toutes les stratégies que mettent en place les capitalistes et leurs intellectuels organiques (mondialisation, CMI, dollarisation) n’ont qu’un seul but : faire remonter le taux de profit. Ce qui est décisif, c’est que le passage d’une phase de croissance A à une phase de déclin B est endogène, et ne s’explique que par la logique interne du capitalisme. Même si des événements “externes” comme les crises pétrolières des années 70 (encore qu’il serait très douteux de les qualifier d’extérieures au capitalisme) aggravent les crises en cours, elles sont déjà produites par le fonctionnement même du capitalisme ; de même si une onde est croissante, elle finit toujours, par la structure du capitalisme, à s’affaisser. On a vu ce qu’est une phase A (croissance) et B (déclin) et le passage de A à B, mais pas de B à A. Pour déclencher une remontée du taux de profit, il faut que plusieurs de ces conditions soient réunies en même temps :
- Une forte augmentation du taux de plus-value
- Un net ralentissement du taux d’augmentation de la composition organique du capital (nombre de machines et d’équipements contre le nombre de travailleurs)
- Un brusque raccourcissement du temps de rotation du capital
- Une augmentation de la masse de la survaleur
- Un flux de capital vers des pays ou des secteurs où la composition organique du capital est significativement plus basse
Mandel conjugue ces conditions avec une théorie de l’innovation. À certaines conditions, notamment des inventions produites selon les besoins d’un sujet collectif et la rencontre avec un capital, une innovation peut rentrer au contact des besoins capitalistes pour produire les conditions techniques ci-dessus. On connaît bien les innovations auxquelles Mandel fait référence et qui ont permis des retournements de phase :
- 1789-1848 : Révolution industrielle (machines à vapeur artisanales).
- 1848-1893 : Moteur à vapeur industriel (production industrielle des machines).
- 1893-1940 : Électricité et moteur à combustion (travail à la chaîne).
- 1940/48-1967/73 : Électronique et nucléaire (semi-automatisation).
- Depuis 1970/80 : Micro-électronique et automatisation (en cours)
Ces innovations ne se produisent pas d’elles-mêmes et sans modification du rapport à la lutte de classe. Une révolution technique seule ne donne pas forcément des gains de productivité et des profits, c’est juste une découverte dans un laboratoire. Pour qu’une innovation devienne productive, cela nécessite des surinvestissements coûteux pas forcément rentabilisés, donc il faut des investisseurs qui doivent prendre ce risque. Il peut ne pas y avoir de résultats ou de débouchés, une crise interne etc. Il faut qu’elle soit saisie dans une société où elle est développée techniquement, mais il faut aussi qu’elle soit industrialisée, commercialisée, qu’elle apporte réellement une productivité supérieure, qui doit être conjuguée avec une intensification du travail et une augmentation du taux d’exploitation. Le retournement d’une phase de déclin en phase de croissance est un phénomène historique de très grande ampleur. En somme, l’innovation ne veut pas dire remontée du taux en soi, mais plus souvent prolétarisation pour augmenter les taux de profit, car l’innovation arrive dans les conditions mentionnées. L’innovation n’est donc pas la production de valeur sans travail comme le pensent les économistes classiques, mais un rapport social complexe, dont le gain de productivité supérieur n’est jamais certain. Depuis 1945, l’innovation technique a changé en elle-même et dans son rapport économique ; après cette date, elle change de nature selon Mandel : elle n’est plus un événement exceptionnel, mais une fonction intégrée et permanente du capital. Cela implique donc que le cycle actuel de crise longue (1973 - ???) ne peut pas se dérouler comme les précédents. Comme l’innovation est permanente et n’apparaît pas par pics, cela réduit les chances d’avoir une technique miraculeuse à investir. Une qui serait à la fois plus productive (type machine à vapeur, mais que personne ne finance à part vous). Cette époque du capitalisme montre au moins trois phénomènes remarquables :
- La réduction du temps de rotation du capital fixe. La vitesse d’innovation de ce nouveau capitalisme rend le capital fixe obsolète avant qu’il soit usé (il est moins productif que les nouvelles machines). Il faut donc une accélération de l’amortissement, faire tourner les machines plus et plus vite pour essayer de récupérer le profit perdu à cause du capital fixe grâce à la vitesse de rotation du capital. C’est comme faire du vélo sur une pente qui se raidit, il faut pédaler toujours plus pour rester au même endroit (sans compter le fait que cette surproduction augmente les charges fixes qui doivent être couvertes aussi par la surproduction).
- La fusion de la science et de la production. La science est une fonction intégrée du capitalisme et plus une activité séparée que les capitalistes investissent, elle est produite directement par les entreprises. Le capital prolétarise la science dans le concept de sciences appliquées. L’innovation est désormais planifiée et gérée, ce n’est plus un mécanisme aléatoire, elle est développée dans les labos de R&D intégrés aux entreprises, la science se fond de plus en plus dans le capital. Bien sûr l’exemple le plus emblématique est le CMI, qui est un cas de fusion particulière entre capital et science sur le secteur de la défense.
- Le rôle de l’État et du complexe militaro-industriel (CMI). Dans cette économie d’innovation constante, les commandes d’État aux entreprises privées de défense servent donc de consommateur de guerre en dernier lieu. Il y a une fusion partielle des États et des industries qui voient un intérêt commun dans le développement des techniques de défense pour la domination et la production de profit. Dans la phase néolibérale, le CMI sert à déverser l’argent suraccumulé mais aussi organiser la socialisation des pertes et la privatisation des profits liés à l’innovation.
Au vu du rapport innovation-cycle de croissance en 2026, qui est dans une phase descendante depuis 1973, il faut un retournement colossal pour avoir une remontée du taux de profit. Il faudrait : une défaite majeure du prolétariat, une augmentation majeure du taux d’exploitation pour financer une innovation technologique, des investissements productifs immenses. C’est précisément ce que tentent de faire les milliardaires de la tech’ avec l’IA en espérant qu’elle apporte une productivité supplémentaire du travail. L’organisation actuelle du système capitaliste, le néolibéralisme, est une tentative de réponse à la baisse générale de la rentabilité par l’intensification du travail, la vente des services sociaux et étatiques non privés (la sécurité sociale en est le meilleur exemple) aux intérêts capitalistes, un chômage qui augmente etc. L’idée de cette stratégie est de relancer les profits en mettant la pression sur les conditions de travail à l’international : c’est l’organisation à l’échelle mondiale du chantage des capitaux. Ce qu’il faut conclure, c’est que pour relancer son activité, le capitalisme ne peut passer que par une violence supplémentaire à la fois au travail et dans la rue pour pouvoir faire accepter les conditions de travail au centre et surtout dans les périphéries pour extraire la survaleur. Le virage autoritaire que prennent le néolibéralisme et ses représentants n’a rien de très étonnant, c’est la réponse au dilemme du capitalisme contemporain : comment continuer à accumuler du profit avec un profit qui se réduit ? Par la violence raciste. Le destin du projet était déjà inscrit depuis son origine. Nous sommes plus profondément que jamais dans un moment de crise dans lequel les solutions économiques ne peuvent plus être mitigées : elles doivent être radicales.
Avant de pouvoir donner quelques directions à cet égard dans un autre texte, regardons avec un peu plus de précision comment fonctionne la baisse tendancielle du taux de profit et la manière dont elle se montre dans l’économie US récente.
II. La baisse tendancielle et la réponse néolibérale
“Der Konkurrenzkampf wird durch Verfeinerung der Waren geführt.”
- Marx, Das Kapital, Band I. Kapitel XXIII
1. BTTP, composition organique et gravité du profit
Étant donné que chaque capitaliste veut préserver à tout prix son capital, alors, en tant que processus total, le capitalisme est tendu vers le problème de la baisse tendancielle du taux de profit qui menace le capital en général. On a vu que les cycles de Mandel illustrent leur tendance à décroître et à se relancer avant de retomber ; le profit, comme toute chose, est soumis à la gravité. Dans les phases de déclin, chaque capitaliste tente de survivre alors que son capital baisse, n’augmente pas ou pas assez vite. Le capital a un rythme à suivre, celui de ses dettes, parce qu’il espère les faire rouler car ses résultats financiers lui permettent de faire un emprunt. Si ses dettes le rattrapent, il doit faire faillite. À l’échelle du capitalisme, on ne peut pas arrêter la course, c’est-à-dire ne plus contracter de dettes pour investir, sinon on se fait remplacer par des investisseurs plus agressifs et avec un capital fixe plus récent. Le capitalisme, à l’échelle individuelle, c’est se battre en même temps contre tous les autres capitalistes pour survivre. La “loi” (on ne reviendra pas sur la question du statut de la loi ici) de la baisse tendancielle du taux de profit est une des constructions majeures de la théorie marxiste. Son principe est exposé dans la troisième section du livre trois du Capital, ainsi que les moyens qui peuvent faire remonter le taux. Marx explique que le profit moyen que produit le capital, compte tenu de sa composition organique, ne peut que baisser, jusqu’à en théorie arriver à 0 %. La composition organique du capital est le rapport entre le travail humain et les machines et équipements utilisés pour produire des marchandises. Chaque capitaliste veut des machines (capital fixe) pour augmenter la productivité de ses travailleurs (capital variable) et produire plus de survaleur, c’est la course au meilleur équipement. Or ce n’est que le travail humain qui produit de la survaleur et jamais les machines. Ainsi le capitaliste est pris dans ce paradoxe : sa manière d’augmenter le profit (engager plus de machines) est ce qui détruit le système lui-même qui lui permet de créer du profit, car les machines du capitaliste doivent être produites par un autre capitaliste qui doit faire du profit etc. La rentabilité de chaque euro investi en plus diminue et très vite, la faillite se profile ainsi que la crise. Les capitalistes tentent, et réussissent régulièrement, à contrer pour un temps cette baisse du taux de profit. Car si la baisse du taux de profit n’est pas enrayée rapidement, elle aboutit à une crise de suraccumulation et de surproduction : quand le taux de profit baisse, disons de 20 % à 10 %, la solution est d’essayer de produire deux fois plus pour continuer à avoir le même taux de profit mais en vendant deux fois plus, donc 20 unités avec un taux de 10 % au lieu de 10 avec 20 %. Mais au bout d’un moment, les marchés ne peuvent plus absorber une offre de marchandises aussi importante ; à ce moment, investir plus de capital ne produira pas plus de profit. On dit que le capital est alors suraccumulé parce que des capitalistes ont de l’argent à investir mais aucun débouché profitable. La mauvaise nouvelle, c’est que tout ce capital fixe non productif doit être détruit pour avoir de nouveaux débouchés, ce qui se résout donc en crise et en fermeture d’usines, destructions de logements, expropriations etc. Les crises de surproduction et de suraccumulation sont donc les deux faces du même phénomène : la tendance du profit à retomber. C’est l’issue possible pour le capitalisme, car chaque petit capitaliste essaie de se sauver individuellement en surproduisant, mais cette attitude, logique individuellement, produit la crise de surproduction à l’échelle générale sociale. Voilà les deux dangers génétiques du capitalisme, crise de suraccumulation et de surproduction constituent la nature des cycles : les crises se forment en cycle A pour se retourner en B par les crises, et il faut les retourner en A. Les crises économiques telles que celle de 2008 ne sont que l’effet en queue de comète d’un phénomène qui se produit au sein même du fonctionnement capitaliste. Ces crises servent à détruire la valeur suraccumulée devenue non profitable. Les capitaux ne trouvant plus de débouchés dans l’économie de la production réelle, ils vont le plus souvent aller dans la spéculation. Quand la bulle financière formée par la crise éclate, des créances ne sont pas honorées, des entreprises font faillite à la suite des banques, elles sont revendues pour un prix dérisoire et le chômage augmente massivement. On détruit bien de la valeur car les dettes sont simplement annulées quand elles ne peuvent pas être remboursées, cela crée donc une dévalorisation du capital fixe, soit parce que l’entreprise perd de sa valeur, ou qu’il est simplement abandonné. Selon la formule, le profit vaut :
**Profit = s/(c+v)**s pour survaleur et c et v pour capital fixe et constant
La destruction de capital fait baisser c, car on revend les équipements et usines qui valent très peu cher après les faillites. Comme il y a de nombreux licenciements, le prix de v, la force de travail, coûte également moins cher grâce à la pression sur l’emploi. Les capitalistes qui survivent font donc à nouveau du profit facilement étant donné que (c+v) a baissé. La crise n’est pas une anomalie du capitalisme, mais un mécanisme normal d’épuration du capital fictif ou improductif, pour gérer les crises de surproduction et suraccumulation chroniques.
Maintenant que nous avons une définition claire du fonctionnement de la loi de la gravité du profit et la manière de la calculer, on va pouvoir illustrer toute cette partie conceptuelle. Je ne ferai pas de rappel à la théorie constamment, mais il faut saisir que l’histoire économique des US est le concept immanent, elle n’est qu’une illustration de la lutte contre la baisse du taux de profit par plusieurs moyens (lutte contre le travail, financiarisation etc.) qui débouche dans une crise de surproduction. C’est cette crise qui structure le déclin que connaissent les US depuis 1965.
2. De 1945 à 1965 : phase de croissance
La fin de la seconde guerre mondiale va poser les US comme le pays hégémonique en bénéficiant du boom économique d’après-guerre (notamment fondé sur la productivité, la puissance industrielle, la technologie et une masse de capitaux accumulés). L’Europe ayant été détruite, une grande partie de capitaux fixes ont été détruits et le marché est ouvert par rapport à la demande sociale. La période est déterminée à être très dynamique économiquement pour lancer la reconstruction européenne. C’est l’analyse des cycles de Mandel et la baisse tendancielle du taux de profit qui se montrent dans l’économie réelle. Le capitalisme européen, japonais et particulièrement US vont connaître cette importante dynamique de croissance entre la fin de la seconde guerre mondiale et le milieu des années 60, c’est le moment du compromis salarial fordiste (Boyer, 2015), et du Catch-up des pays européens et du Japon avec une croissance proche de 10 % (Brenner, 2006). Les US ont des avantages majeurs pour conserver leur place : le dollar est une monnaie forte et dominante dans les échanges depuis l’accord de Bretton Woods en 1944, les US dominent technologiquement et ont un appareil militaire très développé à travers le complexe militaro-industriel qui sert à la fois de débouché pour le capital suraccumulé (c’est l’État qui consomme) et moteur de l’innovation (la dépense sociale encaisse les risques). Dans cette configuration du début des années 50, le seul obstacle à l’hégémonie totale politique et économique US, c’est l’URSS. La période est donc structurée pour les US autour de la lutte l’extérieur pour la domination politique des zones d’influence mondiale, et à l’intérieur pour continuer à prolonger la domination capitaliste et assurer la production locale US. Cette frénésie conservatrice qui agite les US est illustrée par le maccarthysme, et les opérations politiques de contre-insurrections menées régulièrement par le FBI (Brenner, 2006 p,56). Dans le courant des années 50, le pays affirme de plus en plus la volonté qu’il souhaite imprimer à la politique d’autres pays, par exemple en montant un coup d’État en Iran contre Mossadegh, pour avoir la mainmise sur les réserves de pétrole iraniennes. C’est aussi dans ce contexte que naît le plan Marshall, pensé comme un bélier économique pour faire pénétrer les capitaux US (et donc l’influence politique) dans une Europe détruite. Il fonctionne à la fois comme un bon moyen de prêter les capitaux US suraccumulés après la guerre et en même temps de créer des marchés rentables dans une zone où le capital constant ne vaut plus cher et où les opportunités de profits pour les capitaux US sont aussi meilleures, et bien sûr d’imposer des conditions d’achat et de libéralisation à l’Europe. Durant cette période l’hégémonie US ne fait que se renforcer en même temps qu’un ordre occidental se constitue contre l’URSS. Pour les pays européens, s’allier aux US avec la place qu’ils occupent est une stratégie avantageuse. Grâce au prêt US et au capital US, le nouveau capital fixe investi est neuf et permet donc des gains de productivité très importants, donc une extraction rapide de survaleur et une remontée des taux de profits pour reconstituer le capital détruit. C’est un grand moment de croissance et d’enrichissement que les économistes appellent les “30 glorieuses”. En marxisme on parle d’une “reproduction élargie du capital” d’une ampleur pourtant assez faible pour les US, le ratio d’investissement/PIB était de 13,2 % pour 1950-1973, soit un niveau inférieur aux 15,8 % enregistrés entre 1890 et 1913 (Maddison, 1991) par rapport aux Japonais en plein boom. Dans ce contexte d’économie keynésienne de lutte des classes ouvrières, beaucoup de droits sont acquis dans le rapport de classe, ainsi qu’une augmentation du niveau de vie des salariés et une baisse du chômage. Entre 50 et 58, 3,6 % d’augmentation des salaires par an avec peu d’inflation, syndicats historiquement forts aux US (Brenner, 2006). Cependant, cette croissance ne peut pas être ininterrompue ; en effet au bout d’un moment les usines ont été construites, le capital fixe commence à vieillir par rapport à un nouveau capital fixe. Celui des nouvelles usines augmente et la baisse du taux de profit se manifeste de nouveau. Comme le montre la fin du cycle de Mandel, c’est bien vers le milieu des années 60 que le cycle A commence à s’inverser en B. Dans le capitalisme US, le problème fondamental qui se pose après les années 60 est que son économie n’est plus aussi dynamique : la balance commerciale passe d’un surplus de 6,8 milliards de dollars en 1964 à 6,4 milliards en 1972, les exportations manufacturières US dans le monde passent de 24 % en 65 à 18 % en 1973 (Brenner 2006). On pourrait donner beaucoup d’autres statistiques pour montrer l’essoufflement que connaissent les US à partir de 1965, par exemple la productivité n’a pas crû aux US, beaucoup moins que chez ses concurrents européens et japonais. En termes économiques la baisse du taux de profit qui commence à arriver en 1965 est due à l’immobilisation progressive de capitaux fixes dépassés dans l’industrie manufacturière US qui les force à surproduire pour survivre. En effet comme la rentabilité n’est pas suffisante pour chaque unité de marchandise, on essaie de produire deux fois plus de marchandises pour avoir toujours la même profitabilité sur un volume plus important. C’est la crise de suraccumulation/surproduction qui réapparaît. Brenner résume bien la problématique en disant :
“the fall in profitability originated in the inability of US manufacturers to fully realize their investments because of the increased downward pressure on prices that resulted from the unanticipated entry into the market of lower-cost producers, especially from abroad.”
C’est donc avant tout la concurrence que reçoivent les US de la part de leurs concurrents, avec des capitaux fixes plus efficaces qui produisent donc plus et mieux. Parallèlement, les US se lancent dans la stratégie de surproduction que l’on a évoquée pour essayer de concurrencer les pays qu’ils ont eux-mêmes financés. Cette stratégie des US va s’avérer être un frein à la production de profit pour les décennies à venir.
3. À partir de 1965, la baisse générale du taux de profit
On voit le taux de profit des principales économies capitalistes s’effondrer à partir de 1965. Il faut tout de suite écarter une thèse de l’économie classique, celle de la Full Employment Profit Squeeze : la pression des salaires, en augmentant, aurait étouffé le profit réalisé. Cependant, entre 1965 et 1973, la productivité a augmenté presque aussi vite que les salaires, ils ne sont donc pas la cause de cette baisse ; entre 1965 et 1973, les fabricants américains subissent une baisse de leur taux de rendement de plus de 40 % (Marglin & Schor, 1990 et Bowles, Gordon et Weiskopf 1986). La cause réelle de cette stagnation, on l’a dit, c’est la surproduction et la suraccumulation qui lui est fatalement liée. Les importations massives par les US de produits de consommation venant de chez leurs concurrents (Japon, Allemagne de l’Ouest…) qui possèdent des appareils et équipements (capitaux fixes) plus récents, et donc plus productifs avec des coûts plus faibles, ne pouvaient qu’apporter une concurrence difficile à égaler chez eux. La conséquence de ces imports compétitifs est que les producteurs US disparaissent car ils ne peuvent pas suivre les prix des concurrents. Ou bien ils doivent s’aligner sur des taux de profit réduits que leur permet cette concurrence. Les US, qui dominaient seuls, se retrouvent face à une concurrence mondiale qu’ils ont créée eux-mêmes en voulant ouvrir de nouveaux marchés.
Fig 1 : Taux de profit dans les principales économies capitalistes (1950-2010) (E. Maito)
La chute du taux de profit se conjugue avec l’anarchie globale du capitalisme : personne ne gère l’organisation sociale totale de la production, chaque capitaliste ne gère que la planification de la production de son usine ; c’est la lutte à mort des capitaux individuels. Or cette structure capitaliste aggrave nettement la crise en cours. En effet la seule baisse du taux de profit temporaire ne permet pas de déclencher une crise en soi ; d’habitude, le capital se déplace simplement vers plus de rentabilité et ne reste pas immobilisé dans une activité non productive. Au lieu de fermer leurs usines vieillissantes pour investir dans de nouveaux secteurs plus rentables, aux US les producteurs manufacturiers ont laissé leurs capitaux mobilisés dans l’industrie. Ils n’ont d’ailleurs pas tellement de choix, étant donné que le capital fixe industriel n’est absolument pas liquide ; ils ne peuvent pas retirer tout le capital investi dans une usine et le transformer dans la même somme d’argent que celle investie facilement ; l’argent est bloqué dans les équipements et bâtiments. Il y a donc de plus en plus d’usines, avec un équipement vieillissant, produisant des marchandises pour un marché qui n’augmentait pas assez. Il y a une surcapacité (trop d’usines, et trop vieilles aux US) pour la demande mondiale. Cette production en masse pour essayer d’atténuer l’effet du capital fixe dévalorisé mène donc à une crise de surproduction. Les prix ne peuvent plus monter, les marges s’écrasent, et le taux de profit chute de 25 % à 40 % dans le secteur manufacturier et industriel (Brenner 2006). À ce stade, l’économie US traîne une grande quantité de capital mort, qui ne peut plus être rentable. Au lieu d’une “destruction créatrice” (Schumpeter, 1942) (où l’on ferme ce qui ne marche plus pour créer du neuf), le vieux capitalisme industriel américain a persisté dans des secteurs saturés, empêchant la relance de la machine économique mondiale conduisant à une stagnation générale, car des masses de capital fixe sont immobilisées et improductives alors qu’elles ont été engagées ; c’est du capital plus ou moins inutile. Les capitalistes US ne cherchent pas à investir de manière plus productive parce que le capital investi l’est dans les usines, dans les réseaux de fournisseurs, des compétences spécifiques etc. Ils préfèrent adopter une stratégie de tenir le coup en espérant que leurs concurrents meurent avant eux et qu’ils puissent survivre. Le problème s’intensifie alors que le marché et les débouchés ont toujours la même taille ; le principal débouché reste le marché US importateur, car la monnaie et le prix de production font que les autres pays consomment plus national. Les US vivent dans les années fin 60 avec un déficit chronique majeur qu’ils n’effaceront plus vraiment, car ils achètent les produits des pays concurrents qui accumulent donc les réserves de dollars. En 1968, le déficit budgétaire atteint 25,2 milliards de dollars (FRED, 2026). Les US continuent à approfondir le recours au déficit et au crédit public avec des taux d’intérêts bas pour booster la consommation des marchandises importées, ce qui approfondit les problèmes. La crédibilité des US sur la capacité à rembourser ses dettes devient moins claire (car le pays est moins compétitif, réalise moins d’imports, enregistre des départs des capitaux etc.). En effet, les pays importateurs comprennent qu’en échange de leurs marchandises réellement fabriquées, ils ne reçoivent que des dollars imprimés pour rien par les US et qui ne valent que parce qu’il y a une disparité de l’évaluation des monnaies qui dope artificiellement l’économie US. Cette perte de confiance dans le dollar, qui correspond à la baisse du taux de profit et de la productivité aux US, entre 1971 et 73, le dollar perd énormément de valeur par rapport au Yen, avec une dévaluation de l’ordre de 24 % (Eichengreen, 2019). Le dollar est un des outils les plus puissants de l’hégémonie US, et ils n’étaient pas prêts à le laisser partir comme cela ; ça allait aussi se révéler une arme de choix dans la lutte contre la baisse tendancielle du taux de profit. Le 15 août 1971, Nixon va utiliser cette arme violemment en annonçant unilatéralement que le dollar n’est plus convertible avec l’or, ce qui était le cas jusqu’ici. Cela a entraîné une chute de la valeur du dollar qui se fera en trois fois jusqu’en 1973 ; cela entraîne de nombreux effets internationaux, mais notamment deux :
- En diminuant la valeur du dollar de près d’un quart jusqu’en 1973, les US deviennent artificiellement compétitifs car d’un coup leurs produits coûtent moins cher par rapport aux produits importés ; de cette façon, ils peuvent faire survivre le capital fixe vieillissant chez eux, voire même faire des exportations qui ne coûtent plus si cher. C’est comme si les produits étrangers sur le marché mondial valaient tout de suite 25 % plus cher. Ils sabotent donc la rentabilité des autres pays tout en favorisant la survie de leur capital fixe mort. Cette dévaluation a permis aux US de “transférer” une partie de leur baisse de profit vers l’Allemagne et le Japon.
- Le but est aussi, par ce découplage entre le dollar et l’or, de réduire la valeur de la dette du déficit commercial US. C’est comme si les US décidaient de réévaluer leur dette, car si le dollar perd 20 % et que beaucoup de pays détenaient de la dette US (notamment à cause du système des pétrodollars), alors tous ces pays détiennent tout de suite 20 % de valeur en moins du simple fait de la dévaluation de la valeur de la monnaie. En la dévaluant, ils ont donc allégé toutes leurs dettes de 20 %, et ils ont enlevé 20 % de valeur à tous les pays détenant leur dette.
Dans les années 70, les US prennent acte de la baisse de la valeur du dollar par rapport à leur production réelle de marchandises. Nixon décide donc de disperser les coûts de l’économie US à tous les autres pays. À la suite de ces dévaluations, les US qui étaient en train de perdre sur la scène internationale se retrouvent à nouveau dans une position très favorable. En 1973, tout le monde est désormais dans le même bateau : le taux de profit est bas partout, la crise pétrolière qui se produit ne fait qu’aggraver une crise en cours. Dans ce contexte de lutte de productivité dans une économie où les taux de profits sont donc faibles pour tous les pays suite à la dévaluation intervient la crise pétrolière de 1973. Ce premier choc pétrolier va donner un coup de ralentissement à l’économie de tous les pays développés, surtout les pays dépendant des importations d’énergie comme le Japon. Cela déclenche une vague d’inflation dans tous les pays, accentuant encore la baisse du taux de profit car cela fait augmenter le C de l’équation, capital constant. Le facteur déterminant du déclin économique qui touche les US et les pays du Nord n’est donc pas la hausse des coûts internes (salaires), mais l’intensité de la compétition internationale qui écrase les prix dans l’industrie manufacturière. Les salaires avaient en fait diminué sur cette période suite à la baisse de demande de biens et d’investissement ; entre 1973 et 1995, le taux de chômage agrégé est passé à 6,6 %, alors qu’il était de 3,1 % entre 1960 et 73. Entre 1963 et 1973, le volume des biens exportés augmente 42 % plus vite qu’entre 1953 et 63 (Brenner, 2006 et Kliman 2011), la raison en est simple : face à la crise, chacun cherche de nouveaux débouchés n’importe où pour sa production dans un contexte de concurrence généralisée renforcée par le flottement des monnaies depuis 1971, et la surproduction qui devient chronique.
Une partie de la raison de la survie du capitalisme dans ce contexte est la “destruction créatrice” de Schumpeter (Schumpeter, 1942). En effet dans cette crise de profitabilité, les entreprises qui n’arrivent pas à réaliser assez de profit sont détruites, leur capital est recyclé (revendu pour une fraction de sa valeur), ou entièrement détruit, ce qui place les autres capitalistes dans une position de réaliser du profit avec ces actifs dévalorisés et un capital variable (travailleurs) souvent moins chers ; pour le dire simplement, la destruction du vieux capital improductif permet une création de nouveau capital plus efficace. Les années 70 sont celles du néolibéralisme qui se structure, parce que comme on l’a vu, la situation US est dégradée et il faut trouver une stratégie pour conserver le pouvoir aux US : ce sera le néolibéralisme qui est principalement défini par l’extension géographique et dans tous les secteurs de la production du pouvoir de la finance. Cela se traduit par une pression à la suppression des emplois, sur les trade unions et permet aussi le redressement des taux de profit par un habituel chantage à la valeur qui passe par l’emploi. Ces politiques sont pensées de manière cohérente dans les entreprises comme une guerre au travail pour augmenter la part réservée au capital ; Chamayou donne dans La société ingouvernable une généalogie de cette question. Les États ont également accompagné le tournant néolibéral, flanqués d’intellectuels qui avaient pensé et mis au point ce modèle à la fois d’économie politique et de gouvernance politique [^3]. On pense évidemment à des auteurs précurseurs, comme Hayek, ou Von Mises. Dans les faits, c’est dans les administrations de Thatcher et Reagan que l’on trouvera les mises en place les plus violentes des politiques contre le travail et en faveur du capital. Chamayou montre également que la question politique est abordée sous la forme de l’élitisme. Ces penseurs estiment que l’organisation démocratique est un frein à la liberté des marchés et que celle-ci doit prévaloir. Le marché lui-même serait surveillé par l’élite politique qui maîtrise la magie des marchés [^4]. On pourrait résumer le néolibéralisme dans l’idée que s’il n’y en a pas assez pour tous (de taux de profit), alors il faut en confisquer plus à ceux qui travaillent pour accumuler le capital ; le but est de déconstruire tous les acquis du travail qui ont été réalisés pendant la première phase de croissance après la première guerre mondiale qui avait largement profité à la part du travail dans l’économie globale. Suivirent donc un ensemble de réformes aux US et UK contre les syndicats, menant à des privatisations de compagnies d’État, des coupes dans les dépenses de l’État, des réductions d’impôts aux entreprises etc. Pourtant le but ne fut pas atteint, le taux de profit ne remonte que faiblement (fig 1.). Au lieu de faire des investissements productifs de long terme, le capital est parti chercher des taux de profits dans l’immobilier existant ou dans des placements spéculatifs, ce qui s’est accompagné d’une explosion de la dette privée (fig 2.). Au lieu de se baser sur des exportations, une économie de la production et la puissance du marché intérieur US, le capital investit de plus en plus les marchés secondaires et commence à nourrir les bulles et à accumuler du capital fictif. Ce capital fictif va devenir un problème central dans les années 2000, avec la crise de 2007.
Fig 2 : Liquidité en % du PIB total entre 1995 et 2014 (Roberts, 2016)
La crise que vivent les US puis le monde entre 1965 et 1982 est ce que Brenner a nommé le “long downturn”, c’est-à-dire une longue baisse de croissance mais qui ne peut pas être qualifiée de dépression. La raison est que malgré la baisse de profitabilité que connaissent globalement les entreprises, elle n’a pas été suivie d’un cycle de dévalorisation dans les prix de la production, de l’immobilier, etc. (Roberts, 2016). Ainsi le résultat global depuis 1965 n’est pas une longue dépression économique dure mais un état de stagnation (stagflation), c’est-à-dire une croissance faible avec une inflation modérée. Les années 70, qui correspondent au lancement des politiques néolibérales que nous allons étudier, sont donc agitées par une récession entre 74 et 75, puis 7 ans de stagnation économique, avant la récession de 80-82 et la reprise de la croissance du taux de profit. Ce qu’il faut retenir, c’est que tout le monde, États et capitalistes individuels, comprend bien la problématique de la baisse du taux de profit ; elle s’étale dans les bilans comptables. Dans le contexte généralisé de surproduction, les US, dans une position particulièrement défavorable, décident de dévaluer leur monnaie pour redevenir compétitifs et d’exporter leurs difficultés et la pression sur les prix à l’étranger, comme ils l’ont déjà fait début 70. Dans ce contexte difficile d’un taux de profit bas, sans perspective de le faire remonter durablement, le capitalisme mondial oscille entre des phases de vague reprise, de stagnation et de dépression. Le néolibéralisme va essayer de trouver la solution de ce problème au cours des années 80 et 90 jusqu’à aujourd’hui.
4. La grande stagnation
Renforcement du néolibéralisme
Il n’est de la volonté de personne de décréter le retour des profits, et surtout pas des capitalistes. On l’a vu avec les cycles de Mandel, le retour d’un cycle de croissance du capitalisme se produit avant tout à la faveur d’un événement historique et pas simplement par une modification interne des rapports de production. Ainsi aucun capitaliste, comme individu, n’a la possibilité de déclencher ce genre d’événement, qui est par définition contingent. Les capitalistes vont donc trouver des solutions pour essayer de stimuler artificiellement le taux de profit. Bien sûr la surproduction continue à être un phénomène majeur au niveau des entreprises ; pour les États, c’est le néolibéralisme qui va dominer le champ des pratiques politiques dont l’arme sera la réforme. Le néolibéralisme est à la fois une macroéconomie, une politique et une micropolitique qui peut être définie par trois choses : 1. l’importance de l’État pour piloter les masses de capital à des fins politiques 2. une financiarisation internationale (la mondialisation) visant à mettre tous les travailleurs en concurrence et 3. qui est intriqué avec le 2, c’est une restructuration des relations impériales pour pouvoir disposer de la périphérie comme un espace qui s’adapte aux besoins de la circulation, de la destruction ou la captation de capital. C’est à partir de ces trois caractéristiques qu’il faut comprendre le développement du néolibéralisme jusqu’à aujourd’hui.
Logiquement, entre les années 70 et 2020, la tendance du taux de profit ne s’inverse pas ; le capitalisme est entré dans une longue phase de dépression [^5] et de basse croissance structurelle définie par :
- Des investissements stagnants empêchés par un profit trop bas
- Une augmentation plus lente de la productivité
- Une augmentation du chômage
- Le ralentissement du commerce mondial de moitié
On a vu qu’à partir des années 70, les investissements se détournent de l’industrie et vont chercher des profits dans la spéculation financière. La profitabilité globale lissée reste plus ou moins identique à travers ces années, simplement le nombre d’usines baisse sous l’effet de la pression du taux de profit qui pousse à la surproduction (Brenner, 2006). Les premières entreprises à ne plus pouvoir assumer leurs dettes sont détruites en même temps que leur capital. La profitabilité se répartit entre les usines restantes. En même temps que les US perdent leur capacité industrielle, la finance spéculative, abreuvée de capitaux, va connaître un développement intense durant les années 80 et 90. C’est notamment à ce moment que se développe le mécanisme de titrisation financière pour faciliter l’échange et la financiarisation de tous les flux pour leur donner une liquidité.
Les années 80 et 90 sont celles de l’essor mondial du néolibéralisme en gestation en 70 (bien que les coups d’État en Amérique du Sud, ou le renversement de Mossadegh n’aient pas attendu ce moment). Ce sont les années dans lesquelles cette stratégie vient emporter des effets politiques et économiques réels sur les trois axes identifiés : salaire, État, finance et impérialisme. C’est Clinton qui est le fer de lance violent de cette politique en se présentant comme un “New Democrat” avec un “New Deal”. Il se présente en 92 pour, comme il le dit lui-même : “end welfare as we know it”. Parmi les mesures qu’il prend, on peut citer par exemple le North American Free Trade Agreement (NAFTA) en 94, qui donne accès à tout le marché américain (Canada, Mexique etc.) en diminuant les exigences de qualité et les droits de douane pour les US. Ce fut à la fois une formidable occasion de profit et un outil de lutte contre le travail ; les entreprises, en recherche de taux de profit, peuvent faire du chantage aux syndicats grâce aux conditions de travail dégradées et des salaires mexicains. Bien sûr cela s’étend aussi à la Chine et la délocalisation de la production industrielle. La financiarisation des années 80 et 90 fut un outil extrêmement puissant dans les pays pour mettre en concurrence les travailleurs afin de récupérer, de manière relative, le taux de profit sur d’autres marchés. Cela ne fait qu’accélérer alors la crise de surproduction, car les usines ou secteurs en difficulté doivent maintenant continuer à essayer de produire face à un capital délocalisé et plus efficace. Comme conséquence directe, c’est aussi dans les années 80 et 90 qu’explosent la faim, les sans-abri ; on passe de moins de 250 000 avant les années 80 à un nombre situé entre 500 et 600 000 personnes en 1987 selon une étude de l’Urban Institute (Burt and Cohen, 1989). Pour maintenir l’ordre dans le pays, deux textes sont adoptés, Anti-Drug Abuse Act de 1986 et 1988 [^4] et c’est également à ce moment que montent les politiques racistes qui sont conjuguées pour le maintien de l’ordre et la lutte contre les mouvements noirs communistes, et les mouvements des droits civils (Churchill & Vander Wall, 2002). Un des aspects les plus marquants de la réorientation de l’État du néolibéralisme se produit également sous le mandat de Clinton, qui est à tous égards marquant. Alors que la technique financière a pris un essor démentiel, entre 1994 et 2000, les profits du secteur financier doublent, représentant 75 % de l’augmentation totale des profits corporatifs après intérêts (Brenner, 2006). Le point culminant arrive en 1999 toujours sous Clinton, avec l’abrogation du Glass-Steagall de 1933 qui sépare les banques de dépôts des banques d’investissement. Le but de cette loi, prise après la crise 1929, était que les activités financières risquées ne puissent pas avoir d’effet sur l’épargne qui est gardée dans les banques de dépôts ; ainsi les risques de la finance ne sont encourus que par la finance elle-même, il n’y a aucun risque de perte de son épargne ou de faillite de la banque. Cette abrogation a été un levier inattendu pour la finance, car elle peut désormais jouer avec l’épargne individuelle pour la lancer sur les marchés financiers. C’est un moyen de faire grossir les sommes investies par les banques et institutions financières, encore grossies par les effets de levier et donc les profits réalisés. Le problème de ces profits est qu’ils sont largement fictifs : la finance parie sur le mouvement d’un actif sous-jacent, un prêt immobilier par exemple, mais la valeur réelle vient de la personne qui travaille et qui rembourse réellement un crédit parce que son travail a créé de la valeur. Le capital réel se fait dans le travail et augmente avec la productivité du travail (qui ne progresse pas réellement dans les années 80 à 2000) ; la finance constitue un ensemble de paris sur les valeurs des actifs réels, rien de plus. Entre 80 et 2000 c’est donc la finance, gonflée des capitaux de l’épargne, qui prend le pas sur la création de valeur réelle qui stagne, mais qui se gonfle des capitaux fictifs de plus en plus massifs, qui ne correspondent à rien comme travail. C’est précisément une des causes de l’inflation et des conséquences de la crise de 2008 : les crédits pourris deviennent communs (fameux crédit subprime) grâce aux taux bas de la FED passant de 4 à 0% (Board of Governors, 2008), et de la position de consommateur mondial des US dont l’économie locale fonctionne à la dette. Ces prêts pourris sont volontairement accordés par les banques aux particuliers pour faire remonter le taux de profit : les banques qui ont trop de capital le prêtent sous forme de crédit pour essayer de faire du profit par rendement du prêt. Les banques utilisent donc la dette des particuliers pour reconstruire des produits financiers soi-disant sans risque grâce à la titrisation pour faire de l’argent. Mais cela ne fait au final qu’alimenter une destruction et suraccumulation, car derrière ces prêts il n’y a pas de vrai travail. C’est cette dynamique de bulle et de faible croissance qui va malheureusement accompagner les US jusqu’à aujourd’hui. Le crédit sert uniquement à maintenir la fiction de la valeur.
Figure 2 : Dette globale rapportée au PIB en % : des bulles de crédit aux crises du crédit 89-2011 (Roberts, 2016)
Dans les années 2000 les USA entrent dans une phase de dépendance totale à l’endettement. Plusieurs des causes dans la situation déjà décrite continuent à s’aggraver. Le secteur industriel, le premier touché par la baisse de taux de profit, continue à fragiliser le secteur. Les USA sont devenus à la fois un pays qui capte la valeur ajoutée sur la conception dans les chaînes de valeur, mais complètement désindustrialisé ; le pays devient généralement un pays de services aux bas salaires. C’est pour cette raison et la dynamique engendrée par le dollar que les US ont besoin d’approfondir leur dette pour pouvoir continuer à soutenir leur économie par la consommation de l’import étranger. C’est également dans les années 2000 que le déficit budgétaire et commercial (déficits jumeaux) des US atteint des niveaux record avec 3,2% de déficit budgétaire en 2000 (Brenner, 2006), et 6,5 pour le déficit commercial en 2006 (Smith, 2016) qui montrent le déficit structurel et persistant. Leur situation économique ne tient au fond que par l’emprise du dollar, notamment sur les économies asiatiques (japonaise et chinoise entre autres), qui les forcent à utiliser leurs immenses réserves de dollars (dues à l’export vers les US de ces pays) en achetant de la dette US, ce qui permet à ces derniers de financer et faire rouler leur dette. Pour soutenir la demande, moteur de l’économie US, la FED maintient des taux très bas pour éviter une dépression après le krach de 2000. Ce soutien de consommation par l’endettement prolonge la crise de la profitabilité industrielle et s’ajoute à une économie de bulles financières successives. Début 2000, l’économie US est devenue “le consommateur de dernier ressort” du monde, mais elle ne repose plus sur une base productive solide, seulement sur une accumulation massive de dettes qui va alimenter les bulles, notamment la bulle Internet. Nourri par des subventions et aides publiques, mais aussi par les capitaux massifs que lancent les investisseurs dans les entreprises de la tech’ qui culmine à 5 132 points début 2000 (Pastor & Veronesi 2006). L’explosion de la bulle fait des dommages sur la valeur estimée de nombreux indices boursiers des entreprises de la tech’ qui s’écrasent avec une perte totale de l’indice de 78% (Pastor & Veronesi 2006), ce qui relance le capitalisme US dans une pente descendante car les gains de productivité attendus ne se sont pas réalisés mais la concurrence avait traîné les prix vers le bas ; la valeur ne s’est pas réalisée. Pourtant, après 2001, comme les banques et réseaux bancaires étaient de plus en plus dérégulés sous l’impulsion des politiques néolibérales, l’accès facile au crédit et les effets de leviers ont lancé le capitalisme toujours de plus en plus en avant dans la spéculation et le capitalisme de casino[^7]. Autrement dit, le capital cherchait un taux de profit dans la spéculation ; la destruction de valeur qui s’en est suivie parce que les gains en termes de productivité ne se sont pas réalisés a entraîné une destruction d’entreprises, des licenciements réels etc. et pourtant la finance s’est renforcée de ce choc et aucune mesure n’a été prise pour prévenir ce type d’événement. Toute cette situation ne faisait que préparer l’immense crise de 2007, qui entraînera une récession mondiale que l’on appelle “Great recession” et une très grave crise de l’euro à la suite pour les pays du sud de la zone euro, principalement la Grèce. Cette récession qui se déroule entre 2007, au moment de la crise, jusqu’à mi-2009 correspond à un moment de destruction de capital suraccumulé pendant la crise de suraccumulation depuis 70. La crise est d’une ampleur immense : il y a une destruction globale pendant cette crise de 22 % de PIB mondial par rapport à une croissance normale du PIB (Roberts, 2016). C’est 50 % de plus que la récession de 80-82. Après la crise de 2008, le ralentissement économique fait suite à la récession, mais la destruction de capital pour purger les comptabilités n’a pas suffi à relancer les taux de profit ; tout le capital suraccumulé dans l’économie et qui la ralentit n’a pas été détruit. Dans les années 2010, les taux de croissance restent extrêmement faibles, peu d’investissement, une épargne croissante et une croissance médiocre[^8], qui sont la suite directe de la dynamique du capitalisme qui suit le “long downturn” qu’il semble impossible d’empêcher même par la lutte contre les salaires, sinon on se coupe de son propre marché. En 2009, puis les années suivantes, le taux de profitabilité ne revient plus ni à son niveau de 2006, ni même au niveau de 1997; entre le deuxième trimestre 2007 et le quatrième trimestre 2008, les profits après impôts de l’ensemble des sociétés américaines sont passés de 1 003 milliards à seulement 283 milliards de dollars, amorçant l’année 2009 dans une situation de faiblesse extrême (Kliman, 2011). Le taux de croissance du PIB US en 2014 est de 2,4 %, ce qui revient à peine au taux de croissance pendant la grande dépression de l’ordre de 2,9 %. Pendant la période de “reprise” de l’économie US entre mi-2009 et 2014, la croissance US a seulement été de 2,2 % par an (Boyer, 2015). La croissance de l’économie US est depuis le milieu des années 2010 dans sa pire période depuis la fin de la seconde guerre mondiale.
Les entreprises zombies
Un autre souci majeur grève les US que nous avons évoqué, c’est le capital fixe survivant, qui est aussi nommé problème des “entreprises zombies” (Caballero, Hoshi & Kashyap, 2008) qui touche le plus les grosses entreprises des pays du Nord avec un capital fixe vieillissant. Le pic d’existence des entreprises zombies est en 2008, et elles ne sont jamais mortes depuis. Ces entreprises sont constituées de vieux capital fixe non productif qui survit tant bien que mal en faisant rouler leur dette grâce à des prêts à taux 0 fournis par les banques. Les entreprises zombies font suffisamment de profit pour survivre avec un prêt à taux 0 mais sans faire assez de profit pour faire remonter le taux général ou supporter des taux d’emprunt plus hauts. En 2008, ce sont l’intervention des banques centrales par les politiques de Quantitative Easing et l’injection de liquidité qui ont empêché la “purge” de ces entreprises non rentables. Le phénomène, massif en 2008, existe en fait depuis la crise immobilière des années 90 au Japon, car il se reproduit dans un contexte avec des taux de banques centrales bas et un taux de profit faible. Malheureusement, cette description correspond bien à notre contexte économique actuel, ce qui ne pouvait donc que prolonger la situation, car entre 2008 et 2020, les taux directeurs de la FED, banque centrale US, ne se sont pas rehaussés ; c’est ce crédit peu cher ainsi que les prêts pendant le COVID qui prolongent la vie des zombies. Au final, cet argent prêté aux zombies va venir renforcer à la fois la domination financière et le chaos des crises, car il finit dans le circuit financier puisqu’il alimente une dette qui va servir de produit sous-jacent pour pouvoir la mettre ensuite dans un produit financier, ou bien sous la forme de rachat d’actions. Ce qui permet également la survie des zombies, c’est que les banques n’ont pas d’intérêt à déclarer ces entreprises en faillite car elles doivent l’inscrire dans leurs pertes et dégrader leur bilan. Elles préfèrent donc laisser survivre les zombies : c’est l‘“evergreening”. Pour les plus grandes entreprises zombies, elles peuvent avoir recours à la stratégie du too big to fail ; elles prennent l’État et donc le contribuable en otage car la chute de ces immenses zombies (bancaires par exemple) entraînerait la destruction de toute une partie de services nécessaires et ferait exploser le chômage. La situation ressemble à une stagnation générale de l’économie assistée par un gros volume de monnaie créé par la dette. Selon la Banque des Règlements Internationaux, environ 15 % à 20 % des entreprises cotées dans les pays développés sont aujourd’hui des zombies (Banerjee & Hofmann 2022). C’est un poids mort qui empêche le capitalisme de purger sa suraccumulation et donc de lancer une nouvelle onde longue de croissance. On peut citer WeWork ou Casino comme des cas remarquables d’entreprises zombies exemplaires (l’ICR de WeWork n’a jamais dépassé les 1, et celui de Casino est en dessous à partir de 2020). C’est entre autres à cause de ce capital bloqué que l’on ne voit pas de “boom” économique réel. On est dans une phase B qui refuse de finir.
Besoin de l’État
Bilan des affaires pour les US début 2010 : il n’y a pas d’augmentation de la productivité issue des TIC (Boyer, 2015), un taux de profit variable selon les périodes, mais résolument bas de l’ordre de 0,6% (Roberts, 2016) et qui ne donne aucun signe de remontée, un chômage important et des déficits jumeaux qui s’aggravent avec 12% de déficit budgétaire en 2009 et une dette publique de plus de 36% (Duménil & Lévy, 2014). La solution de politique économique va être de redonner un rôle majeur à l’État comme outil d’orientation du capital, de stabilisation économique et de transfert de l’épargne vers le privé, alors que sous le premier néolibéralisme il devait éviter d’intervenir pour favoriser le marché ; il prend désormais la place d’un régulateur économique dédié au capital financier. Cette réémergence de l’État se produit aussi comme une conséquence directe du développement de l’industrialisation des pays d’Asie entre 2000 et 2010, ce qui a causé pour ces pays un meilleur revenu d’exportations, mais une désindustrialisation est survenue par la même occasion [^9]. Le monde de la production capitaliste devient de plus en plus interconnecté par des chaînes de valeur internationales, qui se composent de pôles de production concentrés, d’immenses secteurs désindustrialisés dans le centre et la périphérie, et enfin de centres nodaux du capitalisme qui réalisent la majorité de la captation de valeur grâce à des activités à forte valeur ajoutée dues à la détention du capital (brevet, conception, services juridiques, propriété logicielle etc.). Les États, que ce soit du centre ou de la périphérie, sont les acteurs de cette transformation de la géographie selon les besoins du capital. L’État intervient entre autres pour permettre de faire passer le capital suraccumulé vers des secteurs plus profitables, d’autant plus dans un contexte de concurrence internationale dans lequel investissement, défense et intérêts stratégiques et économiques du pays se mêlent. Chaque État est donc en lutte stratégique (avec ses licornes, ses avantages etc.) pour arriver à prendre une place dans le flux hiérarchique du capital, à capter le maximum des cashflows internationaux. Le jeu dans lequel l’État intervient est bien celui de l’impérialisme, c’est-à-dire de la gouvernance politique internationale de la production de capital, la hiérarchisation de la production internationale. L’État a pour fonction à la fois de diriger les capitaux vers les marchés des pays du Sud, ce qui implique souvent des conséquences économiques désastreuses, mais il sert aussi par exemple à recycler le capital suraccumulé pour l’envoyer, par des commandes publiques, dans le CMI. Les États sont devenus des champs de bataille pour la lutte à mort entre des complexes d’intrication capitalistes-État (qui ont besoin l’un de l’autre pour leur survie, et pour prospérer dans les chaînes de valeur internationales) pour la captation de profit. C’est une bataille à la fois de la bourgeoisie contre le travail, mais aussi des capitalistes entre eux, et des États entre eux, dans laquelle les alliances se composent en fonction des besoins contingents, mais aussi en fonction d’une hiérarchie de domination existante. Cela se développe à la fois comme phénomène financier, mais aussi comme principe géographique d’organisation de la production de capital. Ce qu’il faut comprendre pour l’instant, c’est que les années 80 et 90 font apparaître le néolibéralisme comme solution qui permet de survivre par la pression sur le travail et la domination impériale. L’État devient l’agent nécessaire de cette domination.
Vers où ?
La seule solution pour la production capitaliste de sortir de ce marasme est de retrouver des niveaux de profitabilité du capital et une réduction des niveaux de dette. En effet, selon la formule de la composition organique du capital, la survaleur produite par le travail ne sera pas suffisante pour retrouver un taux de profit. Normalement après une crise, une partie du capital est détruit, donc celui qui reste est plus profitable car le chômage réduit le prix du travail et le capital constant coûte aussi moins cher. On a de nouveaux investissements, du travail, de la consommation etc. et l’économie reprend. Cependant, il y a une surcapacité de la production qui est devenue chronique en même temps que les niveaux de dette des ménages, des entreprises et de l’État explosent aux US, ce qui rend impossible la solution de secours : la reprise économique artificielle par l’endettement privé. La situation est en fait complètement inverse : les ménages et entreprises essaient de rembourser la dette, ce qui détruit de la monnaie. Aux US, mais dans toutes les économies capitalistes majeures, le taux de surcapacité industrielle dans les années 2010 est de 30 % (Board of Governors of the Federal Reserve System, 2010), ce qui est un record. Cela suggère qu’il faudrait, pour relancer le taux de profit, purger une nouvelle fois le système des entreprises zombies. Cela montre surtout que la structure économique US et mondiale ne peut pas continuer sur cette croissance trop faible, la dette privée et publique abyssale et le capital immobilisé dans les zombies. Le souci de la position US est qu’ils ne peuvent sortir de leur position sans passer par une immense destruction de capital avec les conséquences que l’on connaît. Les BC ont commencé à intervenir en remontant les taux d’emprunt en 2023 pour tuer les zombies [^10] ; leur dette et donc leur survie devient beaucoup plus chère. En 2024 et 2025, on voit une explosion des défaillances d’entreprises en Europe et aux US : +11 % de faillites aux US entre 2025 et 2024. Sur les 12 mois allant du 2ème semestre 2024 au 1er semestre 2025, 117 grandes entreprises avec des actifs de plus de 100 millions de dollars ont fait faillite. C’est 44 % au-dessus de la moyenne annuelle 2005-2024 de 81 faillites. On enregistre 32 méga-faillites avec plus de 1 milliard d’actifs, contre une moyenne historique de 23. Au 1er semestre 2025, 17 méga-faillites ont été recensées, le plus élevé depuis le COVID (S&P Global Market Intelligence, 2025). Les entreprises zombies meurent et on peut refaire du profit avec de nouveaux investissements en capital neuf, mais ce n’est pas encore le cas, tant la quantité de capital fixe accumulé est importante car beaucoup de ces entreprises sont encore en vie (les too big to fail) et, malgré les chiffres que l’on a donnés, les faillites d’entreprises ne sont pas au niveau du besoin. Dans les secteurs industriels, ils licencient, ferment leurs locaux ou mettent la pression à leurs fournisseurs. Si le problème est massif, le nombre de faillites enregistrées ne permet pas le déblocage de la production. On subit ici le contrecoup de la période COVID qui a vu une multiplication d’aides aux entreprises, ce qui a retardé la faillite pour certaines, et d’autres qui tiennent encore. Il peut y avoir des cas où la zombification sert un but stratégique comme Intel aux USA qui est maintenu en vie par des subventions, commandes et prêts (CHIPS and Science Act de 2022) pour conserver un producteur de puces US face à TSMC et Nvidia. On est en plein dans la phase de dégringolade violente du capital, avec une destruction constante sans remontée du taux de profit. Les BC essaient de ménager d’augmenter de manière contrôlée les taux des prêts pour tuer des entreprises en rendant la dette plus chère, et ainsi débloquer du capital mais sans causer d’effondrement systémique en tuant l’entreprise de trop. Ce qui démultiplie ce risque de faillite systémique, d’abord aux US puis dans le système mondial, ce sont les pratiques financières douteuses auxquelles se livrent entreprises zombies, banques et acteurs financiers privés. Il y a une liaison économique organique entre les banques d’investissement, liées aux banques de dépôts dont elles recyclent l’épargne, et qui sont également liées aux fonds d’investissement comme BlackRock, Blackstone ou Apollo, qui n’ont aucune obligation en termes de règles bancaires et obligations de fonds propres. Ce sont eux qui ont recours au shadow banking, c’est-à-dire toutes les activités de financement de marchés faites par des institutions non bancaires. Ici les fonds ont recours à une des techniques financières particulièrement développées depuis 2020, le private credit, qui consiste simplement en du prêt en direct de masses de cash par les fonds aux entreprises contre des taux de rendement de l’ordre de 15 %. Tout l’argent circulant dans ces entreprises zombies finit dans le circuit financier. Comme ce sont des entreprises particulièrement endettées, elles n’arrivent pas à être assez productives. Le peu d’excédent de production qui est dégagé (différence entre EBITDA et EBIT) par les entreprises est en fait utilisé pour payer ses créanciers, qui sont les grandes banques d’investissement. Ensuite ce capital est utilisé par les banques, entre autres sur les marchés financiers, pour financer la prochaine bulle. Comme le taux de profit de l’industrie locale et des pays est trop faible, alors le capital se dirige vers la finance ; cette masse de capital fictif ne fait que renforcer les dettes et produits financiers qui circulent comme je viens de l’expliquer avec le private credit pour essayer de trouver par exemple des taux de rendement de l’ordre de 12 ou 15 %, même chose avec les méthodes de ventes ordures du private equity. Le risque démentiel vient du fait que la banque compte sur le fait qu’une entreprise peu profitable pourra faire rouler sa dette et produire 15 % de gains, et si l’entreprise fait faillite, l’institution prêteuse assume derrière 100 % de la perte. Comme les banques détiennent énormément de cette dette zombie de mauvaise qualité, si les zombies tombent tous en même temps à cause de la hausse des taux des banques centrales, alors ce sont les fonds, puis les banques d’investissement et donc de dépôts qui feront faillite à la suite ; tout le système financier est engagé. Pour les fonds, entreprises et banques qui resteront debout, ils pourront racheter le capital fixe des boîtes en ruines. Pour avoir une idée des volumes, pour la plus grosse banque d’investissement mondiale, JPMorgan Chase, les prêts aux institutions non bancaires représentent environ 30 % à 35 % de l’exposition au crédit. Sur un bilan total qui frôle les 4 000 milliards de dollars en 2026, l’engagement total envers le Shadow Banking représente plus de 1 200 milliards de dollars et le marché du Private Credit mondial dépasse les 2 500 milliards de dollars (International Monetary Fund report et Financial Stability Board report 2026).
On revit actuellement une situation économique qui ressemble de plus en plus à la baisse du taux de profit à partir de 65-67. Alors que les capitaux des pays du Nord se réfugient beaucoup dans la finance, la productivité est globalement faible dans l’industrie. Mais en parallèle se produit l’essor des BRICS ; la Chine en tête est dans une situation analogue (pas identique) à celle des pays européens et du Japon ; ce sont des pays dans lesquels le transfert de technologie et l’investissement dans des capitaux fixes plus innovants permettent de faire une violente concurrence aux US, qui est une économie puissante qui tient principalement sur sa dette. Aujourd’hui, la Chine sature le marché mondial de panneaux solaires, de voitures électriques et d’acier. Une surcapacité mondiale qui empêche les prix de monter, écrase les profits des anciens producteurs (Occident) et force des dévaluations ou des guerres commerciales (tarifs douaniers). C’est une reproduction élargie de la crise pour paraphraser Marx, ce qui intensifie la crise de surproduction mondiale. La dynamique dans laquelle semblent embarqués les US est celle d’une économie de stagnation, soutenue par une dette, une richesse artificielle issue de la finance et leur présence militaire mondiale qui permet d’investir les profits suraccumulés, ainsi que la domination de nombreuses chaînes de valeur mondiales. Nous sommes donc dans une économie de crises répétées qui détruit à chaque passage un peu de capital fictif en espérant que le taux de profit se relève pour le plus longtemps possible. Le changement politique vers le néolibéralisme (dont nous avons pour l’instant centré la vision autour du centre) a été une tentative capitaliste d’imposer une contre-tendance à la gravité du profit. Cela a marché pour contenir la baisse du taux de profit longtemps, mais les solutions apportées entrent en contradiction avec elles-mêmes (financiarisation) et ont pour fin d’aggraver la crise US et le problème mondial de la surproduction.
III. La dépendance à l’impérialisme
“C’est là que ne pouvant trouver le juste, on a trouvé le fort etc.”
- Pascal - Pensées (fr.297)
1. Quel impérialisme ?
L’impérialisme est un mode de gouvernance très ancien, déjà adopté en -221 av. J.-C. en Chine, sous la forme d’un pouvoir central posant des règles pour de nombreux peuples divisés. Il y a empire avant capitalisme donc, mais le capitalisme a très bien su se fondre dans le mode impérial, d’une façon particulière mais continue pour assurer sa survie, c’est-à-dire la production de profit. À chaque moment de baisse du taux de profit, les capitalistes peuvent à la fois jouer sur leur politique intérieure, on l’a vu dans la partie II, mais elle est inséparable de la politique extérieure qui est son autre face, dans laquelle se développe l’impérialisme, mais ce ne sont que les deux moments d’une même chose. Pour que le capitalisme puisse conserver une dynamique croissante, il a besoin de l’impérialisme comme d’un ballast de sous-marin. L’impérialisme permet, comme le ballast, deux fonctions opposées, mais qui s’équilibrent : aller chercher un profit supérieur dans les pays du sud (remplissage), mais aussi détruire le capital accumulé qui fait chuter la rentabilité des pays du sud (vidange). L’impérialisme est donc une nécessité vitale pour tous les capitalistes du centre pour leur homéostasie. Mais plus que tous les autres, c’est pour le complexe État-capitaliste US que l’impérialisme est intégré à leur fonctionnement normal, car sa place dans les échanges mondiaux dépend de son hégémonie politique, économique et militaire, qui est mise en place et prolongée par l’impérialisme. C’est le mécanisme du ballast, la captation de valeur profite aux US, la destruction des capitaux étrangers profite aux US, et quand les capitaux reviennent après la destruction, cela profite aussi aux US. L’impérialisme capitaliste se renforce de sa propre action destructrice.
Dans la théorie de Mandel qui nous sert de point de départ, l’explication est pourtant insuffisante dans le cas de l’impérialisme, car il ne prend pas en compte cet aspect dans le développement des longueurs d’ondes. Nous avons besoin d’une théorie qui comprend l’agressivité impérialiste à partir des années 70 comme une autre tentative de retrouver un taux de profit. Je partirai plus d’une définition de l’impérialisme proposée par David Harvey : “monde spatio-temporel en réseaux, fait de flux financiers de capital excédentaire, avec des concentrations de pouvoir politique et économique en des points nodaux clés (New York, Londres, Tokyo), qui cherchent soit à injecter et à pomper les excédents dans des canaux productifs, le plus souvent pour des projets à long terme dans une variété d’espaces (du Bangladesh au Brésil, ou à la Chine), soit à user de leur pouvoir spéculatif pour purger le système de la suraccumulation par le déclenchement de crises de dévalorisation dans des territoires vulnérables. Ce sont bien entendu les populations de ces territoires qui doivent alors payer le prix inévitable.” (Harvey, 2010). Cette définition permet de comprendre l’impérialisme et son système de ballast comme un spatial fix, une solution géographique aux problèmes du capital. L’outil qu’utilisent les capitalistes est ce que Harvey appelle l’accumulation par dépossession : le capitalisme ne produit pas de gain grâce à la productivité réelle du travail, mais en allant simplement piller légalement les capitaux des pays périphériques. L’idée est que le capitalisme a besoin d’un dehors naturel ou social (main-d’œuvre nouvelle, technologie, nouvelle ressource, etc.) pour prolonger sa dynamique sans chuter, ce qui ne peut qu’arriver si les conditions restent les mêmes. En réalité l’accumulation du capital n’est pas que primitive, mais un processus aussi commun que l’accumulation. Ce processus de dépossession peut se déterminer comme :
- Marchandisation et privatisation de la terre et expulsion par la force des populations paysannes
- Transformation de droits de propriété de différents types en titres de propriété privée exclusifs
- Suppression du libre accès aux communaux
- Marchandisation de la force de travail et la suppression de formes alternatives (indigènes) de production et de consommation
- Processus coloniaux, néocoloniaux et impériaux d’appropriation d’actifs
- Monétarisation de l’échange et de la taxation, en particulier de la terre
- Trafic d’esclaves
- Usure, dette publique, système de crédit
Une puissance impériale intervient dans un espace autonome pour faire rentrer les rapports sociaux dans des rapports entièrement marchands, dans lesquels sont détruites les cultures locales, dans le but de produire du profit. Comme les concernés ne sont jamais d’accord, la violence devient immédiatement une nécessité. Cette accommodation est toujours à nouveau nécessaire car quand le taux de profit baisse, l’investissement dans la technologie et l’innovation n’est pas la norme. Elle arrive d’ailleurs souvent seulement dans un début de cycle de reprise au sens de Mandel. Donc au lieu de prendre le risque d’un gros investissement dans des machines, ce qui mène par ailleurs à une crise de surproduction également (par l’immobilisation des capitaux fixes et l’augmentation de la composition organique du capital), les capitalistes vont donc simplement trouver un “spatial fix” : ils se déplacent vers un autre investissement, parce que le “coût du travail” est moins élevé, soit des ressources non exploitées, ou de nouveaux marchés. Il n’y a qu’un seul impérialisme, celui du capitalisme mondialisé, dans lequel l’État doit alors intervenir pour capter les mouvements moléculaires (Harvey, 2010) du capital financier à son propre avantage. Il y a une lutte à mort internationale féroce et des guerres commerciales entre les différentes puissances pour le contrôle de ces flux. Pour autant, on peut donner à l’impérialisme actuel trois dynamiques de fonctionnement :
- Impérialisme financier (1) : le contrôle du système financier mondial, qui permet la mise en concurrence des travailleurs et la captation de valeur pour soutenir leur consommation.
- L’impérialisme monétaire (2) : la capacité à imposer des règles monétaires favorables, qui vient des échanges en pétrole libellé en dollar.
- L’impérialisme militaire (3) : l’interconnexion de l’État et du capital militaire pour pouvoir trouver un débouché aux capitaux et l’innovation.
Il y a des interactions entre ces formes, comme les rapports de domination non économiques, elles se composent pour se renforcer, mais en lui-même l’impérialisme ne fonctionne que d’une manière : conserver la survaleur créée au centre et faire des périphéries un système de ballast. Cette structuration historique raciste qui parcourt le capitalisme est une nécessité qui vient du besoin d’extraction continue (primitive et moléculaire pour la reproduction) du travail par la violence et la hiérarchie raciale qui se compose économiquement en un ordre historique centre/périphérie (Amin, 1973).
2. Impérialisme financier : concurrence générale et prélèvement de la richesse
C’est pendant la période de baisse du taux de profit, dans les années 70, que le développement de la finance redevient une nécessité pour y remédier [^11]. Une solution est la possibilité pour les capitaux de se déplacer plus vite pour aller chercher une meilleure rentabilité. C’est la structure que nous avons évoquée de domination hiérarchique : les US gardent la conception des produits dans une disposition impérialiste pour déléguer les travaux d’assemblages à des pays moins développés et capter le maximum de survaleur avec les travaux à forte valeur ajoutée (Smith, 2016). La financiarisation des économies est à la fois un moment de baisse du taux de profit, et de contre-offensive par la mise en concurrence généralisée des travailleurs pour y remédier. Cela a néanmoins comme effet pour les US de détruire leur capacité réelle de production industrielle intérieure, rendant donc le capitalisme totalement dépendant du travail des pays du sud, et incapable de se retourner si l’impérialisme ne travaille plus exclusivement dans son sens. C’est la situation US actuelle en Iran et avec le Venezuela (Ventura, 2026). Le renforcement néolibéral des années 80 et 90 permet de faire pression sur le coût du travail international en mettant en concurrence les travailleurs des pays centraux et périphériques [^12]. Les mouvements de plus en plus libres de capitaux financiers, investissements et retraits, vont servir d’arme contre la périphérie, déjà dominée dans l’échange inégal (Amin, 1973) pour fracturer l’ouverture des économies aux capitaux prédateurs du centre (fonds de pensions, OPCVM, banques d’investissements, etc.). Ces capitalistes ne subissent pas les crises mondiales en tant que classe (en tant qu’individu, c’est possible) : ils les organisent, les exportent, puis en rachètent les restes. C’est ce système de confiscation violent de destruction, où les capitaux sont libres d’aller où le taux de profit est le meilleur, qu’on appelle mondialisation financière. Une fois que les capitaux ont pénétré les pays de la périphérie, ils peuvent financer les secteurs les plus rentables et réaliser du profit. Cependant, cette inondation de capitaux rend les pays périphériques dépendants de ce financement pour le fonctionnement de leur économie. Comme ce sont des capitaux prédateurs, ils ne réalisent pas d’investissements productifs mais font gonfler des bulles spéculatives (financières ou immobilières). Une fois que tous les capitaux se retirent, la bulle explose, les taux de profit locaux s’effondrent et les capitaux se retirent dans les pays du centre alors que l’économie du pays s’effondre. Les US ont largement contribué à la mise en place de ce système financier international qui renforce leur position. Ce système est constitué par le complexe Wall Street - Trésor US - FMI [^13] qui arrive dans le pays en crise pour obliger les pays à des réformes d’austérité qui aggravent encore le chômage et la pauvreté. Le FMI particulièrement est l’institution officielle de la dépossession, notamment par les programmes d’ajustement structurel, qui sont une liste de conditions d’accès à une aide financière pour des pays déjà mis en pièces par les politiques capitalistes. Les demandes sont toujours les mêmes : privatisations, coupes dans les budgets sociaux et flexibilisation du travail. Le but du FMI dans ses interventions de crise est avant tout que les banques internationales (américaines et européennes) soient remboursées des dettes nationales, ce qui exige une destruction du niveau de vie et des infrastructures et de nombreux morts. On pourrait illustrer ce mécanisme avec beaucoup de cas historiques (Argentine 2001, Russie après 1991, Grèce en 2010, etc.) mais nous allons plutôt nous intéresser à l’exemple de la crise asiatique de 1997 pour montrer comment se déroule le schéma conceptuel : inondation → dépendance au dollar → retrait brutal → pillage, c’est le carry trade (Burnside, Eichenbaum & Rebelo, 2011). C’est ce genre de mécanismes dont on parle par la notion d’accumulation par dépossession que l’on a introduite avec Harvey.
Pourquoi les pays, comme la Thaïlande, d’où part la crise de 1997, sont-ils à la merci de capitaux prédateurs ? C’est par là que tout commence. Dans le développement de la mondialisation il est impossible de rester en dehors des échanges mondiaux, sous peine d’être exclu de beaucoup d’innovations, et de ne pas profiter de la croissance mondiale. Les élites locales comprennent également bien l’intérêt de rentrer dans les échanges mondiaux pour en tirer des profits personnels. Quand les pays de la périphérie veulent entrer à l’OMC, c’est sous la pression du Consensus de Washington (Wall Street - Trésor US - FMI) qui envoie des masses de dollars à des taux bas aux banques thaïlandaises pour qu’elles puissent prêter des bahts. L’intérêt de cet envoi de capitaux pour les capitalistes US, c’est le taux de profit. Ils envoient le capital dormant suraccumulé chez eux, qu’ils emprunt à la FED à 2%, et prêtent des dollars aux banques thaï à des taux de 4 ou 5%, ce qui produit une marge obligatire pour les banques US. Le taux de prêt des banques thaï est de 12 %, donc un rendement supérieur aux 4 ou 5% US qu’ils encaissent en plus, donc 7 à 8% de profit est artificiellement réalisé juste par le transfert d’argent. C’est décisif, car les capitaux prédateurs n’entrent pas dans le pays par la demande, mais par l’offre forcée. De plus comme les taux doivent être hauts pour attirer les investisseurs US, cela bloque les investissements productifs, car ils faut pouvoir assumer de très gros remboursement, l’argent est mécaniquement dirigé vers la spéculation immobilière donc les investisseurs attendent un rendement important. Les capitalistes US habituent les économies locales à des taux de prêt en dollar bas, de capital fictif plus exactement, qui est injecté par les banques et institutions financières. Les taux d’intérêt US ont largement baissé en 90 passant de 8 % en 1990 à 3 % en 1992 (besoin de souffle pour le refinancement public de la dette US et pour le crédit privé lié à la crise des Savings & Loans) (Aglietta & Coudert, 2014). C’est une occasion de profit important pour les officiels locaux et entreprises, elles peuvent emprunter des dollars moins cher pour investir, ou directement en bahts, avec la promesse du gouvernement thaï de garantir la parité 1/25 du dollar avec le baht. Cependant, en même temps que cela crée de l’activité économique, c’est aussi une dangereuse dépendance au dollar (pour emprunter et rembourser). La crise qui arrive en Thaïlande est due à l’arrivée massive de capitaux et au crédit facilement accessible. Beaucoup d’entre eux vont venir financer d’immenses projets immobiliers en espérant que l’activité économique apporterait des locataires et acheteurs. Cependant en 96 le taux de vacance des immeubles était de l’ordre de 20 % (Renaud, Zhang, & Koeberle 2002), il n’y avait pas assez de demande pour rentabiliser ces investissements. Les premiers à faire défaut sont les promoteurs, puis les banques qui ont des créances de ces sociétés dans leurs livrets (la chute la plus spectaculaire à l’époque est celle de Finance One en 97, plus grosse société de financement nationale) commencent à faire faillite, ce qui entraîne un effet domino sur l’économie thaïlandaise. À cela se conjugue un autre problème qui est la remontée du dollar face au yen en 95, avec plus 20 % de 80 yens pour 1 dollar à 100 yens, puis 125 yens en 1997 (Corsetti, Pesenti & Roubini, 1999), en d’autres termes, tout ce que le pays produit prend mécaniquement de la valeur car le baht est ancré au dollar. Mais en remontant les taux pour faire baisser l’inflation du yen, cela rend les bons US, fixés sur les taux directeurs beaucoup plus intéressants, alors que les placements en bahts le sont beaucoup moins, étant donné que la monnaie a monté aussi. Préférant la sécurité du dollar, la bulle immobilière devient une réalité de plus en plus tangible et les investisseurs commencent à retirer leurs capitaux. Mais entre-temps, le pays est devenu dépendant économiquement de l’afflux constant de dollars. Quand les banques US refusent de renouveler les prêts courts libellés en dollar pour renouveler la dette des banques thaï en dollar, celui-ci brûle vite ses réserves de monnaie et d’actifs à vendre, aggravant ainsi la perte de valeur de la monnaie, sans compter les investisseurs qui ont acheté du baht et qui se retirent également. En 1997, le baht a chuté de plus de 50 %. La dette des entreprises asiatiques libellée en dollar explose mécaniquement avec l’augmentation des taux, elle augmente donc quand on la rembourse. Cela a des répercussions majeures dans tous les pays impliqués : Corée du Sud, Japon, Indonésie, etc. En Thaïlande, la dette extérieure totale a triplé en 6 ans entre 91 et 97, passant de 28 à 90 milliards. La part de dette court terme, et donc à rembourser rapidement, est passée de 15 % à 50 % du volume total de la dette thaï. Pour la Corée en 97, sur les 100 milliards de dollars empruntés à court terme, ils n’avaient une réserve que de 30 milliards de dollars (Veneroso & Wade 1998). Cela se traduit bien sûr avec un bilan humain lourd, en termes de suicide, d’augmentation du chômage, de dégradation de la santé, de détresse : le chômage est multiplié par dix en Indonésie, par quatre en Corée et par trois en Thaïlande. En Corée du Sud, la pauvreté urbaine a presque triplé, touchant un quart de la population. En 1998, le PIB a chuté de 13,1 % en Indonésie, de 10,8 % en Thaïlande et de 6,7 % en Corée avec ce que ça implique de violence de morts directes et indirectes (Harvey, 2007). La destruction de valeur a été aggravée par des dévaluations monétaires massives (35-40 %) et l’effondrement des marchés boursiers (jusqu’à 89 % en Indonésie). On a vu dans les années suivantes s’imprimer la discipline néolibérale dans ces pays, par la peur, et par la violence réelle des structures de production et de soin. En réalité la dette que le pays doit aux banques US va être utilisée comme une arme impériale de contrainte des économies locales, c’est à ce moment que se produit le vrai pillage. Le FMI intervient à la faveur de la crise des liquidités (causée par la vente massive de baht), pour proposer un plan pour refinancer l’économie en besoin de dollars. Il va poser comme conditions que le pays mette en place un programme d’ajustement structurel comprenant des privatisations massives, la suppression des subventions sociales, l’application d’un programme d’austérité, le licenciement des fonctionnaires, la privatisation du patrimoine etc. Dans le cas de la crise asiatique de 97, le FMI a négocier, contre prêts, une hausse des taux d’intérêt et contraction budgétaire ce qui a amplifié la récession pour pouvoir rembourser le capital (Harvey, 2007). Les banques et les fonds de venture capital reviennent pour acheter le capital fixe dévalorisé parce que les entreprises ont fait faillite pour une fraction de leur valeur réelle. C’est de ce genre de mécanisme dont parle Harvey quand il parle d’accumulation par dépossession, c’est la façon dont procède le capitalisme pour rétablir le taux de profit par des systèmes de pillage qu’ils imposent eux-mêmes. Comme la pénétration militaire hier, c’est une autre forme de la colonisation diffuse dont les fonds spéculatifs, fonds de placement, banques d’investissement sont les systèmes offensifs. Les pays de la périphérie sont à la merci de ce genre de mécanisme avec leur monnaie plus faible, ils servent de ballast : pillage du profit et destruction du capital. De cette structure, dont la crise de 97 n’est qu’une illustration, le capital retire seulement des bénéfices :
- Élimination des concurrents au sud, car la crise va diminuer le nombre de capitalistes du sud et réduire la pression à la concurrence.
- Gain de capital en droit de propriété industrielle, le capital fixe des pays du sud est acheté pour une fraction de sa valeur réelle. Les équipements industriels des pays du sud appartiennent donc à des entreprises US.
- Captation de la valeur par l’augmentation mécanique des dettes privées, elles sont libellées en dollar, la remontée des taux qui crée la crise augmente par là les dettes des entreprises privées locales, qui envoient donc un cashflow constant vers les nœuds du néolibéralisme pour l’utiliser dans la spéculation financière.
- Financement de l’économie US par baisse du dollar, car en cas de crise comme en 97, tout le monde repart vers des actifs sûrs, et le plus sûr est le bon du trésor US, la dette US (marché le plus liquide, le plus profond, le plus prévisible du monde). Mais comme tout le monde achète ces bons, le taux d’intérêt de chaque bon baisse et il devient plus facile d’acheter de la dette et les US ont donc une immense masse de cash pour financer l’économie US.
La domination impérialiste de la finance n’est pas un pouvoir abstrait, mais très pratique car il ne tient pas de manière autonome. En effet si la finance marche si bien comme système d’orientation pour les US des capitaux suraccumulés, c’est parce qu’elle peut se baser sur la domination monétaire du dollar qui leur autorise à avoir un déficit quasi permanent et avoir une économie de consommation reposant presque exclusivement sur de la dette (entre 1999 et 2006, environ 94 % des nouveaux actifs acquis par les ménages l’ont été avec de l’argent emprunté. En 2005, l’endettement des ménages atteignait 120 % de leur revenu disponible (Brenner, 2006)). On a vu l’impact en 95 de l’appréciation dollar-yen dans l’aggravation de la crise thaï, le dollar est en soi une mécanique impériale qui ne pourrait être mieux résumée que par le secrétaire au trésor US en 71, John Connally, qui avait dit, lors d’un sommet du G10 : “The dollar is our currency, but it’s your problem”, autrement dit, ils adaptent leur monnaie à leurs objectifs stratégiques, sans se préoccuper du monde [^14].
3. Impérialisme monétaire : verrou des pétrodollars
Il y a tout un ensemble de raisons historiques pour lesquelles le dollar a une position aussi hégémonique au sein du capitalisme mondial. Mais il n’est pas besoin de refaire toute l’histoire de l’étalon-or et des compromis de Bretton Woods pour identifier les deux points qui font du dollar une arme décisive dans l’économie mondiale : 1. La fin de l’étalon-or et le flottement des monnaies imposé par Nixon à partir de 71 et 2. Le fait de libellé de tous les échanges de pétrole mondiaux en dollar depuis 1970. En 1971, toujours pris dans un cycle de l’économie descendante et face à un problème de plus en plus patent de suraccumulation, Nixon tente un coup de force. Le dollar était jusque-là convertible en or à un taux fixe, et ne disposant plus d’assez de réserves d’or pour couvrir les dollars émis et les autres pays étant de plus en plus pressants pour changer leurs dollars en or, Nixon est donc obligé de faire un choix sur la question de la conversion. Il choisit de suspendre unilatéralement le système or-dollar le 15 août 1971, il impose en même temps une taxe douanière pour forcer les autres pays à réévaluer leur monnaie. La valeur du dollar et de toutes les autres monnaies est déterminée par le marché et plus simplement fixée sur le cours de l’or. Le dollar était déjà dans une position très favorable avant 1971, mais grâce à cette décision de Nixon, à la fois pour soutenir la consommation artificielle, et pour continuer la guerre du Vietnam, les US arrivent dans une position encore plus hégémonique. Désormais, l’État US a la main, par l’intermédiaire de la FED sur le taux du dollar, mais aussi un levier sur les monnaies mondiales et surtout celles qui sont arrimées sur le dollar. Ce qui veut dire que les US peuvent pour eux dévaluer leur monnaie pour baisser artificiellement leur coût de production, comme leur monnaie coûte moins cher et redevenir donc compétitifs avec les pays extérieurs (Japon et Allemagne dans les années 70). C’est notamment grâce à ce mécanisme, qu’ils vont dans les années 70 transférer une bonne partie de leur fardeau de surcapacité et de baisse de profit et de leur inflation aux autres pays. Comme le commerce mondial est en dollar, l’inflation du dollar est aussi l’inflation mondiale. Cela a donc un effet sur l’économie mondiale. Mais le mécanisme de levier majeur qui fonde la domination du dollar, c’est bien la position qu’il a dans les échanges mondiaux de pétrole. Le second mécanisme de la domination du dollar, ce sont les pétrodollars. Les dollars n’étant désormais plus dans un taux de change fixe avec l’or, sa valeur ne se repose plus sur rien, le change des monnaies est totalement flottant selon l’offre et la demande de chaque monnaie. Les US, par l’intermédiaire de cet immonde rat de Kissinger commencent, dès après 71 à nouer des accords avec les pays du golfe pour que le pétrole devienne la nouvelle base matérielle du dollar, et que les échanges de pétrole mondiaux se fassent uniquement en dollars (Aglietta & Coudert, 2014). En 74, les accords sont conclus, et le pétrole mondial est échangé uniquement en dollars, ce qui donne encore plus de contrôle sur l’économie mondiale par le truchement du marché énergétique. De plus selon les accords conclus, les pays de l’OPEP, l’Arabie saoudite en tête, s’engagent à recycler leurs surplus de dollars en bons US et en armement US, ils constituent une alliance organique. L’Arabie saoudite étant le swing producer, les autres États de l’OPEP suivent dans la foulée. Cela crée une très importante dépendance au dollar, et une demande constante, car tous les pays ont besoin d’énergie et de pétrole, et pour en acheter, il faut forcément acheter des dollars, peu importe à qui. Cela permet bien sûr de soutenir la valeur et la confiance que l’on accorde au dollar ; dans tous les cas, la monnaie reste stable car elle assure la fourniture mondiale en énergie, ils opèrent ainsi une prise d’otage sur les échanges mondiaux d’énergie. Mais cela crée un autre effet pervers qui est le recyclage des pétrodollars. Étant donné que tous les pays ont de gros stocks de dollars, mais que ceux-ci ne peuvent pas être simplement immobilisés, il faut en faire quelque chose. La quasi-totalité du temps, ces réserves de dollars sont utilisées par les pays qui exportent beaucoup aux US (Chine, pays de l’OPEP) pour pouvoir acheter des bons du Trésor américain, finançant ainsi la dette des États-Unis (Harvey, 2007), c’est en quelque sorte un système de tribut mis en place par les US sur contrainte du dollar. C’est-à-dire que cela permet aux US de vivre au-dessus de leurs moyens (déficits records déjà mentionnés) en étant financés par le reste du monde qui leur renvoie les dollars qu’ils utilisent pour payer leur pétrole. D’un côté donc les US ont accès à des montagnes de pétrodollars à réinvestir, de l’autre des pays de la périphérie, dominés dans la mondialisation, sont soumis au besoin toujours renouvelé de dollars uniquement. Les banques qui ont alors accès à ces investissements énormes vont les rediriger vers des économies comme celle du Mexique, dont la dette extérieure est passée de 6,8 milliards de dollars en 1972 à 58 milliards en 1982 (Harvey, 2007). C’est une forme d’impérialisme où les pays dominés (producteurs) fournissent les biens et le crédit, tandis que le pays dominant (US) fournit la monnaie et la demande. Ce système de tribut est bien sûr renforcé et amplifié par les autres systèmes impériaux (comme celui de l’infraction dans les marchés par le trésor US et d’accumulation moléculaire, etc.) qui se composent.
Avec le dollar, les US ont à la fois la main sur un système de profit pour rien (ils peuvent imprimer des dollars contre de vraies marchandises) et de crédibilité totale car il est adossé au pétrole. Mais ce mécanisme a un revers, il est trop efficace et tout le monde bénéficiaire, comme ceux qui le subissent, l’ont bien compris. Des mouvements de dédollarisation et de sortie du système de paiement SWIFT[^15] ont été entamés par tous les pays consommateurs d’énergie, comme la Chine. Les US s’opposent radicalement à tout échange hors du système du dollar (quand Saddam Hussein proposait de vendre le pétrole irakien en euro et pas en dollar (Harvey, 2010) ou même historiquement à la proposition de Keynes du BANCOR, une monnaie internationale non possédée par un pays mais gérée par le FMI de 1944. Les US veulent absolument garder ce contrôle ferme, car ils savent que leur existence tient largement au système du dollar, c’est le point décisif de leur hégémonie qui leur permet leur position de consommateur déficitaire.
4. Impérialisme militaire : soutien par le CMI et répression
Le système financier impérialiste, allié à la domination du dollar, structure la captation de la valeur par le centre et détruit les conditions de vie même : le travail forcé d’extraction du Cobalt (Calvão et al., 2021), expulsion des Green Grabbing en Afrique par les entreprises énergétiques (Total, Shell) etc. Or on ne fait pas vivre les gens dans un niveau d’indignité dans lequel les fait vivre le capitalisme sans un minimum de contrainte pour conserver le régime politique de l’accumulation. Les US ne sont bien sûr pas le seul pays à mettre en place des politiques de guerres extérieures et intérieures contre les peuples ; dans le capitalisme, le dernier volet de l’impérialisme est politique et économique : l’espace d’investissement militaire, policier, du renseignement, etc., sont utilisés pour déverser du capital suraccumulé, mais aussi pour propager la domination et l’obéissance dans le travail qu’exigent les chaînes de production et de distribution mondiales, on comprend bien son utilité pour maintenir l’hégémonie du dollar par exemple. La puissance militaire permet de confirmer la hiérarchie politique et économique centre-périphérie et rappelle que l’échange inégal fonctionne toujours en dernier lieu sur la violence, ce qu’Achille Mbembe a nommé la nécropolitique (Mbembe, 2003). L’armement et les technologies de guerre ont une fonction double (politico-économique), mais aussi une nature institutionnelle double dans leur apparition. L’industrie de la défense US est dominée par la fusion entre l’État et les compagnies privées de défense pour former le complexe militaro-industriel US, le CMI. Ce n’est pas une institution officielle, mais c’est un concept que l’on utilise pour comprendre les relations organiques de financement et de cohésion d’intérêt entre : le secrétariat à la défense US (Pentagone), les entreprises privées de la défense US (Lockheed Martin, Boeing, Raytheon, etc.) et les instances politiques US. Cette structure sert économiquement à assurer un débouché aux surplus de capitaux US en les envoyant directement dans les dépenses militaires. La recherche et développement (R&D) est donc financée par le contribuable par l’intermédiaire de l’État qui envoie des commandes à ces entreprises. Les brevets et les profits restent en revanche privés, c’est un mécanisme de transfert de l’épargne publique vers le privé par l’industrie de défense, une rente du privé sur l’investissement public. Cette détermination économique et de gouvernance par l’investissement militaire correspond à la fois aux besoins de l’industrie militaire de sortir un profit et à une tendance capitaliste à l’expansion qui a besoin de moyens militaires pour son hégémonie. Cette structure économico-politique dans le contexte de guerre froide détermine l’état d’esprit paranoïaque des US depuis les années 70 comme le dit Hofstadter (1965). En effet avec un CMI comme un des moteurs économiques, il faut justifier les dépenses de défense auprès du congrès, et donc entretenir un état de menace permanente, créant ainsi le besoin de nouvelles armes : c’est un cercle de capital et de guerre. C’est le dernier stade du néolibéralisme administré et violent. Le complexe militaro-industriel n’est pas seulement un secteur de production, mais un régime politico-économique où la force militaire est utilisée pour compenser le déclin de la domination économique et maintenir l’hégémonie mondiale par la contrainte. Mais ce n’est pas une domination sans conséquences, cela expose les US à devoir être dans une dynamique de guerre permanente ou presque, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur. L’orientation vers la guerre, car le CMI a tendance à dominer les affaires politiques en exagérant la réalité des menaces extérieures pour justifier son existence et ses budgets, peut envoyer, comme aujourd’hui, les US dans le mur, mais vu la contrainte de leur dynamique d’accumulation, c’est la seule solution sans changer tout l’appareil productif US.
Prenant une consistance dès les années 50, le CMI se construit à la faveur de la seconde guerre mondiale, puis prend du poids dans les années 80 pendant la mondialisation et la lutte contre l’URSS au cours de la “guerre froide”. Sur le période entre 1950 et 1980, 80% des dépenses des Etats-Unis étaient faites en faveur de la défense. Au moment où la baisse du taux de profit devient réelle depuis 65, les US sont entièrement enlisés dans la guerre impérialiste contre le Vietnam, et essaient de contrer mondialement l’influence de l’URSS, c’est une période placée sous le signe de l’anticommunisme radical et de la conservation de l’hégémonie par la guerre. Le coût de la guerre est immense et les US, dans la situation qu’on a décrite (II. 3), connaissent une « crise de gouvernabilité » des années 1970 qui est le résultat d’un blocage : un État surchargé de revendications sociales, une économie militarisée et un capitalisme qui, ne trouvant plus de rentabilité interne, a dû initier une « contre-révolution » néolibérale pour briser le pouvoir des travailleurs et restaurer sa puissance par la finance. Puis les années 80 seront le théâtre d’un “keynésianisme militaire” (Serfati, 2001) augmentant toujours plus ses investissements, avec un CMI moteur des résultats économiques. Les années 90 sont celles des oligopoles de défenses autour de cinq groupes industriels dont Boeing; c’est aussi un moment de changement de la doctrine après la chute de l’URSS. Désormais l’idée pour les US est de s’élargir dans le monde, dynamisés par leur industrie de défense, et de faire de faire des guerres le théâtre de ces démonstrations, comme pendant la guerre du Golfe en 1991 (Serfati, 2001). En 2000, le CMI est l’outil de la stabilisation des marchés et de la superpuissance solitaire des US. Il a une fonction cruciale, il capte le profit suraccumulé, et le rend dans la destruction et la domination politique dans une logique cohérente. La guerre menée en Irak par Bush par exemple, est déclarée officiellement le 20 mars 2003, mais en réalité, sa préparation date de 1991 et de l’opération Tempête du désert menée en 91 dans le golfe. Autrement dit, il y a une logique à la fois longue et continue, qui a une substance totalement politique, celle de l’accumulation par dépossession. Bush essaie, non pas de voler le pétrole irakien, ou d’apporter la liberté, mais de s’assurer que le pétrole traité en Irak le soit par des entreprises US. Le but est de s’assurer que le pétrole reste en circulation dans le système des pétrodollars pour garder intacte l’emprise du dollar sur les échanges mondiaux ; Saddam Hussein avait commencé à vendre son pétrole libellé en euro en 2000. L’intérêt de cette guerre du point de vue du CMI, c’est aussi de pouvoir enfin utiliser le capital investi dans les entreprises de guerre : les bombes, les balles, les drones, etc. Ils justifient aussi par la même occasion les budgets déjà investis mais aussi les prochains. C’est aussi l’occasion de faire intervenir des entreprises privées comme Blackwater pour recommencer le transfert de richesse public-privé. [^16] Ces investissements permettent de faire de la guerre, et trouvent dans les conflits des occasions de publicité, car chaque guerre est un terrain d’expérience. Chaque guerre est l’occasion d’améliorer ses armes et démontrer où on se situe stratégiquement, historiquement, c’est le cas du Napalm au Vietnam, aujourd’hui ce serait plus le drone et les technologies de surveillance (Chamayou, 2013). On voit que l’intervention joue sur tous les fronts, elle désigne un ennemi extérieur, elle permet de liquider le capital suraccumulé, on crée des marchés pour les entreprises US en Irak, et on soutient la monnaie par une intervention qui permet de justifier la prochaine. Le CMI est le pivot politique et économique des US qui intervient après le bélier financier s’il n’est pas assez efficace pour ouvrir un pays aux capitaux US et surtout aux conditions US. Il est aussi au cœur d’un Système National d’Innovation (SNI) spécifique, où l’État impulse le développement technique, par l’orientation de la R&D des entreprises tournées toujours plus vers le militaire. Cependant, ces investissements sont historiquement médiocres pour l’augmentation de la productivité réelle répondant aux besoins sociaux, car les innovations sont entièrement tournées vers la domination guerrière. Le complexe militaro-industriel lui-même est un outil politique et financier qui canalise les capitaux vers l’industrie de la guerre en fonction du besoin politique. C’est à la fois un mécanisme de régulation de la suraccumulation et de sa continuité par la domination de la violence impérialiste, l’économiste Claude Serfati parle d’une “mondialisation armée” (Serfati, 2001). Aujourd’hui en 2026, les dépenses militaires sont plus élevées que jamais avec une projection de budget de la défense à plus d’un trilliard et demi de dollar (Rogers & Kanno-Youngs, 2026). on peine toujours à voir les gains de productivité ou les innovations de ce système. En dehors de sa fonction d’aiguillage du capital, le CMI est avant tout un marché de substitution à une consommation réelle. Cette consommation ne peut pas reprendre aux US, elle est bloquée car la dette privée est extrêmement élevée. Cependant, on n’observe aucune relation entre ces dépenses et la croissance, ce qui conduirait à montrer que seule l’absorption de capitaux à détruire est réellement à l’œuvre ; les investissements de défense sont en fait médiocres à la fois pour la croissance, mais aussi pour l’innovation. Pour l’innovation, depuis les années 90, c’est le secteur civil qui train le militaire (Elveren, 2019), les innovations de défense sont trop spécialisées et n’ont pas d’impact sur la consommation civile. En ce qui concerne la productivité, elle est dure à trouver sans innovation, mais en plus de ça il est néfaste car il pousse à des systèmes de maximisation des coûts pour la rentabilité (Elveren, 2019). C’est secteur qui créer un effet d’éviction en captant les investissements sans créer d’emploi (Cockburn, 2019).
Le CMI est le versant international et “exceptionnel” de l’impérialisme US qui va faire la guerre à l’étranger. La guerre est devenue aujourd’hui une continuité, elle se produit partout à bas bruit pour imposer l’ordre capitaliste raciste, même à l’intérieur des pays et contre les populations. Le Complexe Militaro-Sécuritaire (CMS) comme le CMI est en même temps une dynamique institutionnelle de répression et de continuation de l’ordre raciste, mais aussi une occasion d’y injecter du capital pour le rendre profitable, c’est un débouché de plus pour les surplus de capitaux qui investit aussi le CMI. En Europe, le cas de ce système de contrôle des populations est l’agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des États membres de l’Union européenne, surnommée Frontex. L’équivalent aux US est beaucoup plus intégré directement avec l’État, c’est le Department of Homeland Security constitué entre autres de la Customs and Border Protection (CBP) et de Immigration and Customs Enforcement (ICE). L’État US achète pour ces deux agences des drones et des systèmes de surveillance qui sont également utilisés sur les zones de guerre, tandis que l’ICE délègue ses arrestations administratives à des entreprises de prisons privées comme CoreCivic ou GEO Group. Et cette dynamique n’est pas prête de s’essouffler : le projet Integrated Fixed Towers (IFT) vise à implanter des centaines de tours de surveillance construites par Elbit Systems ou General Dynamics. De même aux US qu’en Europe, ces mesures ne visent jamais à la sécurité car les entreprises qui vendent les armes sont les mêmes que celles qui vendent les systèmes de surveillance et de défense.
On aura bien compris, qu’il n’y a pas trois forme d’impérialisme, mais un seul impérialisme qui est un des modes de fonctionnement du capitalisme et que j’ai séparé en trois pour l’exposition. L’impérialisme est un espace immense de domination, avec des acteurs (entreprises, Etats) qui essaient de sortir avec la meilleur stratégie. Les US, avec les avantages exorbitant qu’on vient de voir semblent dominer l’impérialisme mondial, et c’est vrai, mais c’est une dépendance. Les US savent que leur situation intérieure est catastrophique aujourd’hui, croissance basse et peu d’investissements, ainsi que de gros déficit. La confiance dans le dollar, imposée par la finance et l’armée, est la seule chose qui permet encore de soutenir le modèle de consommation US. Mais cet impérialisme nécessité des moyens économiques et une contrainte politique qui sont les faiblesses futures du régime US.
VI. L’intenable position économique des US
“La civilisation occidentale vit à crédit. Elle a cru qu’elle pourrait durer toujours sans s’acquitter à aucun moment de l’arriéré de ses mensonges. Mais elle étouffe à présent sous l’écrasement de leur poids mort”
- Tiqqun I - Qu’est ce que la métaphysique critique
Les US sont pris dans une dynamique descendante de très long terme. Dès 1965, le taux de profit baisse à cause de la surproduction structurelle. Le néolibéralisme est la réponse US à cette baisse, il prend de la force en 80 et 90 grâce à la financiarisation qui est le mécanisme majeur du néolibéralisme. Il permet la liberté des capitaux un pression mondiale du capital sur le travail et les périphéries Entre les années 80 et 2000, la croissance est toujours faible, mais c’est une période de crise à répétition; le mouvement culmine avec la crise des subprimes en 2007, qui va déclencher la grande récession. Le néolibéralisme se transforme en un néolibéralisme administré, l’Etat est un acteur décisif. Il va avoir deux rôles :
- Racheter la finance quand elle explose et renflouer les banques, il oriente l’épargne publique vers le capital privé
- L’Etat sert aussi à travers le CMI et CMS à maintenir cet ordre hiérarchique du travail mondial, dominé par les capitaux financiers qui se déplacent.
Les US survivent donc avec une dette immense, un besoin de dollar pour se refinancer, et sont lancés dans une surenchère guerrière pour compenser le profit médiocre. Le capitalisme US est dans une grand position de faiblesse; on peut distinguer sept formes de la crise qui se structure et qui va dans tous les cas, leur faire perdre leur position hégémonique dans le monde dans les années qui viennent. Voici quels sont ces aspects.
-
Le taux de profits stagnant Le taux de profit mondial fluctue, mais ne montre pas de signe de reprise et les économies des pays du centre sont dans une économie de croissance presque nulle, à peine 2% au mieux aux US en 2025 (Board of Governors of the Federal Reserve System, 2025). Pour remonter les taux de profit “naturel”, celui du travail, il faudrait soit une destruction de capital d’une ampleur inédite, soit bien une innovation largement financée qui donnerait des gains de productivité réels. L’innovation ne sera très surement pas celle de l’IA, dont on voit qu’elle augmente peu de productivité réelle (Acemoglu, 2024) car elles permettent des automatisations uniquement de certaines tâches; il faudrait un développement de l’envergure de la machine à vapeur ou de l’électrisation, par exemple la fusion nucléaire maîtrisée. Sans signe d’inversement, l’économie US montre la limite du néolibéralisme administré dans lequel la dette publique finance la dette privée, qui ne peut pas se rembourser elle-même, parce qu’elle n’est pas assez productive. C’est le problème des entreprises zombies qui bloquent le capital. Ces entreprises non productives essaient de répondre par l’augmentation des services de circulation du capital : marketing, communication, etc. Mais ces services annexes ont aussi un coût pour la capital, ce qui diminue sa profitabilité totale, et le pousse à investir d’autant plus pour trouver des marchés etc. Au prix d’une pression sur les salaires, on dégrade aussi le marché de l’emploi, avec un travail peu rémunérateur et peu productif, donc peu de débouchés, et une surproduction qui s’accumule. Mais en faisant cela, on détruit aussi les débouchés en réduisant la part de la richesse revenant au travail, et la reprise après la destruction n’es pas assurée de se porter très haut et longtemps. La stratégie de Trump 2025 commençait comme stratégie protectionniste et de réindustrialisation locale en abandonnant les interventions internationales. C’est l’inverse qui s’est passé. On parlera au point 4. de l’impérialisme guerrier, mais on peut déjà constater l’échec de la politique de droits de douanes (Fajgelbaum & Khandelwal, 2026) qui visaient à relancer la croissance intérieur par l’investissement et se protéger par droits de douane à l’extérieur. C’était oublié une circonstance décisive, c’est que les US sont avant tout un pays consommateur. Donc sans un investissement dans des proportions immenses pour l’industrialisation, les droits de douanes augmentent simplement l’inflation dans le pays, +2,3% en 2023 (Yale Budget Lab, 2026). Les marchandises coûtent plus cher, et le chômage augmente et en même temps, prenant en tenaille la balance commerciale car l’augmentation du prix des intrants importés et les contre douanes des autres pays mettent également la pression sur les US. Résultat final, une relance par la protection et l’investissement qui devrait marcher échoue complètement parce que le marché intérieur est étouffé par les prix et aucun investissement ne vient, à part pour financer l’IA (Desjardins Economic Studies, 2026), car le coût du travail bien trop élevé aux US et le rendement n’est pas assez élevé pour la production. Le fait majeur qui n’a pas été pris en compte dans la stratégie US, c’est l’intégration de l’économie US dans les chaînes de production mondiale qui les place de plus en plus dans une situation de dépendance relative à la production de marchandises extérieure. Trump essaie, comme d’autres pays, d’utiliser l’Etat comme un levier d’investissement pour tenter de relancer leur économie notamment dans les secteurs stratégiques. On peut par exemple évoquer la prise de part du Pentagone dans MP materials (terres rares), ou Intel avec des contrats très avantageux (achat pendant 10 ans au double du prix). Par la confiscation stratégique de certains biens et la puissance de l’Etat, les US essaient de garantir à la fois la production de leur système de police et une relance économique. En réalité, selon la théorie de Mandel, nous sommes toujours dans une phase de décroissance (B) depuis 70 qui ne veut pas remonter, notamment à cause du capital bloqué et donc qui ne finit plus. Michael Roberts soutient un point de vue analogue. Selon lui nous sommes encore dans la 3ème grande dépression commencée en 2008 et pas encore finie. Aux US, les faillites ont bondi de 14 % en 2025, atteignant des sommets inédits depuis 2008. Les banques centrales essaient de purger ce capital non productif, mais la composition organique du capital reste trop élevée. L’IA demande des investissements monstrueux en infrastructures (GPU, data centers), ce qui pèse lourdement sur le capital investi. La croissance globale était en 2025 de 2,6% pour 2,8% en 2024, et le FMI ne projette pas de croissance du taux en 2026, avec des US aux alentours de 2% malgré les avantages historiques de leur économie, alors que les autres économies du G7 vont rester autour de 1,7% (OECD, 2025), parce qu’il n’y a pas d’augmentation de la productivité du travail, et que les investissements productifs sont presque nuls dans les pays de l’OCDE (le Japon est passé de 5% de croissance du capital productif en 80 à presque 0 depuis 2010). Pourtant, ces taux sont réalisés alors que les profits ont pourtant été déjà gonflés par les aides fiscales et le détournement de l’argent vers les entreprises privées, ainsi que les profits supplémentaires des entreprises du à l’inflation uniquement pratiqué par les revendeurs. Ce phénomène de la greeflation est particulièrement répandu aux US; 45% la part de l’inflation dans la zone Euro entre le début 2022 et le début 2023 attribuable aux profits (Hansen, Toscani, & Zhou 2023). L’économie est entraînée dans une boucle infernale entre l’augmentation des prix et celle des profits, si bien que le profit s’entretien lui-même, alors que le travail, seule base sociale de la richesse, prend de moins en moins de part, créant un trou de consommation.
-
La crise systémique Je crois que l’on a assez souligné l’investissement de plus en plus important des capitaux dans la finance pour réaliser des profits dans une économie de croissance basse. Cela n’a bien sur pas manqué de produire des crises financières et des destructions de capitaux en boucle au courts des années 2000. Le même phénomène se reproduit aujourd’hui dans une nouvelle configuration. Elle va surement regrouper à la fois la bulle de l’IA, amplifiée par la faillite naturelle ou par asphyxie de crédit d’entreprises zombies. Ces risque de défaut seront propagés et encore rendus plus massifs par l’effet de levier du private credit. D’après Bloomberg, le top 10 des entreprises de la tech’ US possèdent des sommes de capital immense à investir : 2,5 trillions de dollar, la capitalisation boursière du S&P 500 a augmenté de 18% en 2025 (S&P Dow Jones Indices, 2026). Autrement dit, les “Magnificent 7” (Apple, Microsoft, Alphabet, Amazon, Meta, Tesla, Nvidia) ont des masses de cash à mobiliser, mais elles sont investies principalement dans l’IA (datacenters, modèles IA, puces etc.) dans l’espoir qu’elle puisse produire un boom de la productivité, et donc diminuer C et V dans la composition organique du capital. Ils brûlent à la fois leur argent, et augmente les prêts qu’il font à des start-up desquelles ils espèrent une découverte miraculeuse qu’ils pourront racheter (openAI par exemple), ils recourent massivement au private credit. Le problème est le même que pour une bulle immobilière, si les logements ne sont pas achetés, les investissements ne sont pas réalisés, la bulle explose. Pour l’IA, c’est la question de la productivité et des modèles économiques des start-up financées, si elles ne trouvent pas un modèle économique viable, alors ces masses d’investissement seront perdues. Cela veut dire que tout le capital fixe (datacenter) sera dévalué, et ce sera également un immense coup à la fois économique, et stratégique, et donc sur l’hégémonie US en général. Ce qui inquiète au delà du modèle de financement des entreprises, le capital investi en volume, c’est surtout le peu de résultat que produit l’IA par rapport au schéma circulaire de l’IA, qui montre la circulation libre du capital fictif. Un journaliste décrivait cette situation : “Au centre de ce genre de diagramme figure Nvdia, leader des fabricants de GPU. L’entreprise occupe une situation équivalente à celle d’un vendeur de pelles en pleine ruée vers l’or. Pour assurer la croissance de ses ventes, elle investit dans les entreprises comme OpenAI. OpenAI va ensuite signer un contrat avec Oracle pour obtenir l’accès à une certaine puissance de calcul, qu’Oracle va fournir en s’équipant en GPU auprès de Nvdia. Ce qui augmente la valeur boursière de chaque entreprise au passage.” (Le Boucher, 2014). Dans ce contexte de constitution de bulle, l’économie remplie d’entreprises d zombies fait peser un risque immense sur une situation fragile. Les banques centrales, notamment la FED a récemment rehaussé ses taux (5% fin 2024, il est à 3,75% aujourd’hui) d’emprunt. Leur but est de lutter contre l’inflation et tuer des zombies en les asphyxiant en montant mécaniquement leur dette à rembourser. Le danger, c’est que les défauts des entreprises soit trop important et se transmette. Quand on ferme une banque, ou une industrie, ce sont ses sous-traitants, créanciers etc. qui en subissent également les conséquences : la destruction de capital nécessite une destruction de l’emploi et donc de la consommation. On comprend bien que ce n’est pas une destruction contrôlé comme une démolition de bâtiment, on essaie de détruire en pleine ville, sans réel contrôle, en espérant que qu’elle ne s’effondre pas comme des dominos. Cela a pourtant ce grande chance d’arriver, lparce que la finance a inventé le parfait outil pour augmenter le rayon et la force de l’éclatement de la bulle par le private credit. La dette privée augmente de plus en plus pour faire du rachat d’action et financer la bulle de l’IA, le problème est que les dettes sur lesquelles sont basées le private credit sont illiquides, difficiles à échanger et restent sur les bilans des banques. Comme on ne peut pas assurer la liberté des retraits, les banques n’autorisent que 5% de retrait de la somme placée par trimestre. Le blocage entre les dettes détenues par des sociétés en train de faire faillite, et qui veulent un accès à leur liquidité et le blocage qui pourrait s’en suivre (Lordon, 2025). La crise financière de l’IA est certaine si les entreprises ne deviennent pas rentables. Si on peut difficilement évaluer l’ampleur de la crise sans une étude très minutieuse, on peut au moins dire deux choses 1. elle aura des conséquences hétérogènes sur les zones économiques 2. les US seront touché le plus durement à à tous les niveaux, surtout dans le contexte d’enlisement dans la guerre.
-
Le Crowding Out US L’Etat US surendetté structurellement depuis des dizaines d’années en 2008, le déficit était de l’ordre de 12% du PIB (Duménil & Lévy, 2010), et doit constamment émettre des bons au trésor pour financer ce déficit structurel. Il a une grosse demande d’investissement et propose des taux attractifs pour attirer les investisseurs, mais l’augmentation du taux de bons du trésor fait augmenter tous les autres taux de crédit. Cela participe à une stratégie pensées par les banques centrales comme on l’a déjà vu. En plus des risques que l’on a évoqué, celui du crowding out, l’effet d’éviction est un autre risque, qui aggraver la crise actuelle, en empêchant une partie d’investissement réellement productifs, et pas spéculatifs, d’accéder au crédit. Sur le long terme, cela peut entraver fortement la capacité des US à pouvoir se relever après la destruction de capital issue de la crise, car il n’y aura plus assez de capital pour investir largement, et trop peu d’investissements auront été réalisés auparavant. Cet effet d’éviction se déroule surtout dans les conditions décrites, à savoir des investissements globaux qui sont déjà faibles (à part dans le secteur de la tech’ et de l’IA), un crédit en hausse et une direction des flux de crédit qui sont pour l’instant dirigé soit vers la bulle, soit vers les valeurs refuges comme l’or, mais pas l’investissement productif qui ne permet pas de remontée à long terme du taux de profit : le taux le plus haut est 12,3% en 2021 mais il ne connait pas de croissance stable et persistante avec 11,9% (University of Michigan 2025). C’est un cercle vicieux, la captation de l’épargne pour l’envoyer dans le CMI ou la finance, qui empêche donc l’investissement, la consommation, la croissance, ce qui accroît au final les besoins en dette de l’Etat US. Cet argent est réinvesti dans le CMI qui détruit le capital comme missile mais qui ne sert aucun but social, c’est du capital purement improductif. Le problème est que les US ne semblent pas pouvoir vivre sans dettes, aujourd’hui le pays est tiré par sa propre consommation et les investissement fictif réalisée par les plus grosse entreprises uniquement et les ménages les plus aisés, 10% des ménages les plus aisés font 50% des dépenses de l’ensemble du marché intérieur US. Trump semble déterminé à orienter encore plus fortement le rapport du capital vers le travail, en construisant un budget 2026 avec une réduction de taxe sur les entreprises et des allègement pour les plus haut revenus. Pour éviter l’effet d’éviction, la FED est obligée de racheter elle-même la dette que plus personne ne veut (Japon et Chine vendent leurs bons du Trésor US), opérant ainsi une fusion totale entre le Trésor et la Banque Centrale. L’État imprime de l’argent pour se prêter à lui-même. C’est le chemin direct vers la perte totale de confiance dans le dollar, d’autant plus que les US, en dehors de la finance et de la tech’ sont désindustrialisés et la filière agricole est aussi en grande difficulté, et à cause de l’effet d’éviction, on peut-être sûr que très peu de capitaux s’y dirigeront. Si on prend ensemble les points 1 et 3, on peut dire que les US n’ont plus de souffle économique interne, et aucune chance d’en retrouver un à cause de la structure que leur économie à prise.
-
La stratégie de la “guerre perpétuelle” Au vu de l’importance de l’aspect militaire et policier, politiquement et économiquement, surtout aux US, la seule stratégie cohérente semble être la guerre permanente comme stimulation de ce système. Pourtant c’est à tout point de vu, une stratégie difficilement tenable. Économiquement, le problème principal des investissement dans le CMI/CMS, c’est qu’ils n’apportent, par définition, aucune productivité réelle. Une innovation sur un missile, ou un système de surveillance ne sert à rien si ce n’est à la répression destruction. Investir dans le CMI, si on ne considère par la dimension de domination politique, est purement absurde économiquement. En plus de ne pouvoir servir à aucun autre secteur de la production, ou peu, l’investissement militaire ne se produit par définition que sur un cycle de marchandise M-A-M’, pour beaucoup de la production militaire (balles, missiles, etc.) sont à usage unique, on ne fait tourner la machine de production pour créer une machine dont la seule vocation est d’être immédiatement détruite. Il ne faut pas comprendre les investissement dans les CMI et CMS comme tels, car ce sont des investissements qui sont peu rentables en soit et qui ne font pas remonter le taux de profit selon la littérature (Elveren, 2019). Il faut comprendre cette organisation comme une ponction de l’épargne par les commandes d’Etat, il faut simplement partie des solutions néolibérales à la baisse du profit capté. Mais partant de là, il possède les mêmes faiblesses structurelles, principalement concernant l’augmentation de la compositon organique de ce capital. On pourrait évoquer aussi d’autre problèmes classique que pose le débouché CMI, par exemple, l’effet d’éviction qui détourne les travailleurs des autres secteurs industriels, les coûts volontairement exorbitants, les subventions inefficaces, etc. c’est l’industrie civile qui tire celle de la défsense en terme d’innovation depuis les années 80 (Cockburn, 2021). L’économie fondé sur le CMI, entre en contradiction avec elle-même mais aussi avec le capitalisme du XXIème, qui repose sur des chaînes de productions mondialisées et interdépendante. Elles sont infiniment plus longues qu’au siècle dernier, et plus elles sont longues, plus de chance de subir un arrêt à leur maillon le plus faible, ce qui déclenche une onde de choc dans tout l’économie. La guerre perpétuelle comme stratégie engendre des risques pour l’économie mondiale intégrée comme l’a montré l’impact qu’à eu le COVID sur les mêmes chaînes de production qui ont mis du temps à s’en remettre. Comme on le voit aujourd’hui avec la guerre d’agression engagée par les US contre Iran : le pays n’a plus les moyens économique de sa guerre malgré son hégémonie avec un déficit à 7% du PIB et une dette publique de 39 trillions de dollars. Le CMI implique une économie de la guerre perpétuelle, mais la guerre est aussi un panier troué. La stratégie US semble orientée vers la création de vassaux d’extrême-droite et de nation dominées dans toutes les Amériques. Ils essaient de trouver un débouché au capital, et ouvrir par la force de nouvelles zones et ressources pour tenir le plus longtemps, ou au besoin rentrer en guerre et internationale sécuritaire. Mais cette stratégie ne semble pas porter ses fruits, comme le monde le cas du Venezuela, dans lequel aucune industrie pétrolière US ne veut s’installer car il faut 10 ans d’investissement pour pouvoir lancer la production, et n’a d’intérêt que le blocage temporaire de et mineur de l’industrie chinoise. Le CMI n’est pas qu’un débouché, ou une industrie, mais une coopération organique. Au delà, de simplement servir de débouché, les acteurs de cette participation (Pentagone, et entreprises de défense), ont intérêt à la conservation de cette organisation, si bien que les commandes et l’organisation du CMI répond à des “intérêts bureaucratiques internes” au sein de l’Etat US et des entreprises. Le CMI est un organe bureaucratique qui produit de fausses menaces pour continuer à justifier son existence et des budgets massifs. Cet investissement ne sert qu’à maintenir par la force un ordre néolibéral inégalitaire, tout en affaiblissant les fondements productifs réels des pays qui le portent. On voit bien comment cette appareil autonome de destruction, qui ne peut survivre qu’en attaquant partout sur la planète, pour mener à la guerre générale sous peine de ne pas réaliser ses profits.
-
La dé-dollarisation La domination du dollar est le verrou le plus important de la place de l’économie US dans le monde. Depuis les accords de Bretton-Woods en 1944, puis les accords d’échange de pétrole en dollar dans les années 70, la politique monétaire US a toujours été pensé pour capturer l’ensemble des échanges mondiaux aux conditions US et pour garder cette mainmise. Le capital et l’Etat US savent que la position hégémonique ne tient aujourd’hui que grâce au dollar. L’économie US, au fil des années est devenue une économie de la consommation, avec des déficits jumeaux et une dette de plus en plus durs à rembourser; le dollar est la seule raison pour laquelle cette position est tenable, car l’achat d’énergie est dépendante de la possession de dollar pour tous les pays, qui retournent ensuite aux US pour acheter des bons du trésor US. Pour les BRICS, il est important, si ils veulent contester la puissance US, de sortir de ce système du dollar dont ils ont compris depuis longtemps le danger. C’est devenu évident dans les dernières années avec les exclusion du système SWIFT de la Russie et de l’Iran, le gel des avoirs russe en 2022 après l’invasion de l’Ukraine (Arslanalp, Eichengreen, & Simpson-Bell, 2025). Donc sortir du système du dollar inflige un gros coup aux US, surtout si la Chine sort par exemple, mais permet aussi une plus grande liberté d’échange et une liberté politique de sortir des menaces d’exclusion US. C’est pour cela que les BRICS ont déjà entamé des démarches de dédollarisation de leur économie. C’est avant tout le développement de système de paiement internationaux alternatif et d’une monnaie centrale neutre. On a pu voir apparaître par exemple le système CIPS en Chine, et le projet mBridge (Bank for International Settlements, 2025) de monnaie et d’échange neutre entre la Chine, la Thaïlande et les Émirats arabes unis. Les effets s’en font déjà ressentir avec une baisse à la fois de dollars dans les réserves mondiales avec 54% en 2026 et les transactions SWIFT en dollars, de 38% (International Monetary Fund, 2026). Depuis 2022-2023, la Chine paye de plus en plus ses importations (pétrole saoudien, fer brésilien) en Yuan. La constitution récente des BRICS + incluant l’Arabie-Saoudite et les Emirats arabes unis qui commencent à proposer des exportations de pétrole non libellé en dollar, ce qui l’affaibli mécaniquement. C’est évidemment une des raisons mal comprise de l’agression impérialiste de l’Iran par Trump. Le but n’est pas forcément de récupérer le pétrole local, qui nécessite beaucoup de temps de déploiement d’infrastructures, d’investissement et d’exploitation aux conditions US. Un des but, comme avec le Vénézuela, est de faire monter le prix du baril de brent, pour pouvoir financer la dette US. Si le prix du baril augmente, alors il faut plus de dollar pour acheter la même quantité de pétrole. Cela engage les pays, à acheter en masse des dollars pour avoir du pétrole, ce qui finance donc la dette US. Pétrole et dollar sont liés et la survie des US dépend, non pas du contrôle des sources, mais aux contrôles des flux. Cette perte de contrôle pourrait accélérer la sortie du dollar et mettre les US face au problème du financement de leur dette dans l’atout du dollar, avec toute la conséquence de problèmes que cela entraînerait. Il y a des raisons techniques au maintien pour l’instant du dollar. 1. c’est un marché plus profond et liquide (eurodollar ou yuandollar) que n’importe quel autre, qui peut absorber la demande 2. les dettes en dollars tiennent les pays. Mais la vraie raison ce son maintien, c’est la croyance. Le but de Trump est de contraindre les autres pays en exportant son inflation par la montée du prix du baril, il veut ainsi forcer les pays à continuer à consommer en dollar et manipuler les marchés pour continuer à avoir un pétrole US haut et un dollar avantageux. Mais c’est une stratégie dangereuse, car pour faire cela, il doit déstabiliser la planète et mettre encore plus en difficulté son économie, ce qui réduit paradoxalement la confiance dans le dollars. Toute la stratégie de Trump fragile sur tous les aspects, se joue dans le dollar dans un quitte ou double, soit il assoit as position en tordant le bras de tout le monde (Asie et Moyen-Orient principalement), ou il accentue la dédollarisation en cours. En réalité, avec la défaite subie par les US par rapport aux buts de guerre, semble pencher, comme beaucoup d’éléments, en faveur d’une dynamique de déclin irréversible pour les US.
-
La concurrence de la Chine et montée des BRICS La dialectique entre les US et la Chine implique forcément l’économie mondiale, et au fond le devenir du monde. J’ai essayé de donner un aperçu de la trajectoire de l’économie US depuis 1950, car c’est de cette manière qu’on peut comprendre les possibilités historiques. Je ferai de même pour la Chine dans l’article suivant, le but sera d’essayer de deviner quelles sont les directions possibles du capitalisme mondial. De plus, la montée des BRICS rends de plus en plus compliqué pour les US et les pays du centre de poser les conditions de l’échange illégal. Dans leur rapport de économique de 2025 (Council of Economic Advisers, 2025), les US montrent la connaissance qu’ils ont de l’avance technologique chinoise dans un grand nombre de sujets, et la place décisive qu’ils ont acquis dans le monde. Le US doivent penser leur situation, dans un monde ou un concurrent géant est en train de monter.
En 2008, c’est l’Etat et donc le transfert de la dette publique qui permet d’éloigner la crise. En 2026 la technique ne fonctionne plus : injecter plus de monnaie ne crée plus de croissance, mais de l’inflation ou des bulles spéculatives. Il y a de moins en moins d’externalités aujourd’hui pour produire du profit avec la montée des BRICS qui ont une économie rivale et un prix du pétrole qui monte. Les pays du sud ont de moins en moins envie de financer pour rien la dette US qui leur permet de fonctionner. Le capitalisme à survécu dans une économie stagnante en achetant du temps pas le crédit et en allant piller les autres pays de la planète, aujourd’hui il n’a plus de temps (dette), plus de place (mondialisation), et il n’a plus d’argent (perte de confiance dans le dollar). C’est un capitalisme de suraccumulation intensive et en bout de course, qui compte sur le roulement de la dette pour survivre, ce n’est pas simplement une phase de déclin du cycle de Mandel, mais une crise structurelle profonde qui est en train de miner les US et de laquelle ils surnagent difficilement, entraînant le monde central dans des guerres impérialistes et des crises répétées. La seule solution viable pour les US pour conserver une position de domination (qui ne ferait que renforcer une crise qui arriverait plus tard) leur seule solution reste le contrôle des réserves de pétroles pour avoir une hégémonie de l’énergie ( ce que fait Trump au Vénézuela et en Iran, et en Irak avant) et garder un dollar central dans les échanges mondiaux, et tuer dans l’œuf les tentatives de dé dollarisation des échanges de pétrole entamés par la Chine et l’Iran mais nous reviendrons sur cela dans la dernière partie. Repli sur une hégémonie prédatrice, faite de violence, uniquement avec des alliances ad hoc, et un pouvoir arbitraire. Mais la violence comme mode de gestion global a quand même un coût économique, la surexpansion et les déficit des US, ainsi que la perte de rentabilité même de la soupape du CMI rendent le dollar nécessaire à leur survie et les guerres doivent toujours aboutir à une victoire, sinon c’est en pure perte. La logique même de la guerre va contre la production directe de taux de profit en déstabilisant les marchés.
Pour le résumer en une phrase, les US sont dans une position absolue : défaite ou victoire totale. Je le dis tout de suite, le première hypothèse semble beaucoup plus probable. La question qui reste est : on il une porte de sortie ? Leur stratégie comporte trois piliers : dollar, tech’ et CMI. Si un seul des trois lâche, s’en sera fini, et on voit mal comment les US de Trump pourraient éviter la bulle de l’IA géante déjà bien constituée.
Annexes
Notes :
[^1] Comme preuve statistique du cycle historique de suraccumulation et de dévalorisation, on peut regarder la production industrielle (productivité du travail) ou les exportations, mais le meilleur indicateur de la santé du capitalisme est le taux de profit ( où r est le taux de profit moyen, c le capital constant (machines et équipement) et v le capital variable (les travailleurs). Entre 1946 et 2012, le taux de profit aux US chute de 20%. Après prise en compte de ses contre-tendances, la baisse tendancielle est de 0,3% par an. On peut trouver des preuves statistiques chez Shaikh qui apporte une analyse de la baisse du taux de profit, et bien sûr Mandel, ou encore sur le blog de Michael Roberts qui propose régulièrement des analyses du taux de profit, ou encore dans l’article de Maito. Ce qu’on voit, au-delà des preuves, c’est bien la tendance “naturelle” du profit à tomber. Ce résultat n’est contrecarré en général que par des événements historiques d’envergure : crises ou guerres. [^2] Il n’y a pas de causalité simple parce que la détermination est dialectique. Autrement dit, chaque élément existe dans un système qui le met en rapport avec les autres, et c’est dans ce rapport que les éléments ont un sens. Il y a à la fois des causalités non linéaires et des boucles de rétroaction. L’innovation est à la fois une cause pour la productivité par exemple, mais aussi une conséquence. Et son développement peut être une cause en retour de la baisse du taux de profit. [^3] On peut voir dans le livre de Chamayou se développer le néolibéralisme comme des pratiques cohérentes et comme un mode de gestion politique et économique qui répond à une crise totale et qui se forme dans les années 70. Face aux mouvements écologiques, de boycotts, des droits civiques, Black Panthers etc., les entreprises développent des techniques et un savoir pour casser les manifestations politiques et discipliner le travail. Cela passe théoriquement par exemple par la théorie des Stakeholders, les tactiques d’instrumentalisation du dialogue, l’idéologie de la responsabilité individuelle etc. C’est une théorie générale de la neutralisation de la politique en entreprise. La nuée d’intellectuels conservateurs qui met en place le néolibéralisme pense aussi une gouvernance politique, comme le diagnostic de la Commission Trilatérale de 1975 qui propose de dépasser la démocratie qui atteint ses limites par la constitutionnalisation des règles économiques et la subordination au marché. C’est par exemple à ce moment qu’apparaît la fameuse stratégie starve the Beast. Pour une généalogie plus fouillée je renvoie vers l’ouvrage de Chamayou. [^4] L’intellectuel le plus représentatif de ce courant est sûrement Friedrich Hayek et son livre La route de la servitude qui propose un cadre d’interprétation de l’économie que l’on peut résumer ainsi : le marché est un système cybernétique non entropique, régi par des lois naturelles auquel il faut faire confiance, car toute intervention ruine le fonctionnement du système ; Chamayou crée le terme de catallarchie comme “nouveau régime de gouvernement à concevoir comme un gouvernement des gouvernants par les marchés”. En dehors des grands cadres théoriques, on a aussi une production intellectuelle plus située pour permettre de produire des actions de terrain ; on peut penser aux travaux de Jensen et Meckling et la théorie du “nexus de contrat” qui sert à mettre au pas les managers dans la hiérarchie d’entreprise. Tout cela s’accompagne de changements réels, comme la mise en place des stock options dans les années 80 pour les managers dirigeants. Et enfin, il y a aussi toute une littérature grise, technique, qui porte directement sur les pratiques contre-insurrectionnelles. Un cas exemplaire chez Nestlé est le recrutement de Rafael Pagan, ancien homme du renseignement militaire, qui comme Stratfor se reconvertissent dans la défense et le conseil après leurs années de services. Ils écrivent des guides et modes opératoires pour identifier les contradicteurs, contrer les activistes, faire des cartographies, des matrices SWOT, etc. le but est de réinscrire les entreprises dans un monde de lutte politique, ce qui est une caractéristique forte du néolibéralisme. Comme le souligne Chamayou : “Si les “activistes anti-business” parviennent à tenir la multinationale en échec, considère Rafael Pagan à l’époque, ce n’est pas qu’ils sont “plus malins que les hommes et les femmes de Nestlé”, mais parce qu’eux, au moins, “savent qu’ils sont engagés dans un combat politique alors que les gens du business l’ignorent”. [^5] Michael Roberts fait bien la différence dans l’introduction de son livre entre dépression et récession : “A depression is defined here as when economies are growing at well below their previous rate of output (in total and per capita) and below their long-term average. It also means that levels of employment and investment are well below those peaks and below long-term averages. (…) To date, there have been three depressions (as opposed to regular and recurring economic slumps or recessions) in modern capitalism. The first was in the late nineteenth century (1873–97); the second was in the mid twentieth century (1929–39); and now we have one in the early twenty-first century (2008–?). These all started with significant slumps (1873-6; 1929-32; and 2008-9)” Roberts p. 5 à 6. [^6] La lutte contre la drogue a largement été pensée et utilisée comme une technique de gestion des populations, principalement noires, alors que les US n’arrivent pas à trouver des solutions et ont subi la récession de 80-82. Après le lancement de cette politique, le nombre de détenus aux US passe de 500 000 en 1980 à deux fois plus en 90. Le racisme comme technique de hiérarchisation de la violence imposée est aussi assez clair, le ratio d’arrestations entre blancs (qui consomment de la cocaïne) et noirs (qui consomment du crack) est de 1/100. Le rapport de 1995 au Congrès “Cocaine and Federal Sentencing Policy” est accablant, car il montre bien la connaissance de cette statistique et la volonté d’orienter la politique néolibérale en échec vers une exploitation raciste. Il n’est pas possible de le montrer dans un article sur l’histoire économique des US, mais il est décisif de comprendre que historiquement le capitalisme ne peut pas se départir de sa fonction de tri naturelle suivant le racisme, le patriarcat etc. ; il ne peut pas exister un capitalisme qui produirait une hiérarchisation sans discrimination en quelque sorte. Les rapports de hiérarchie sont consubstantiels les uns des autres et se supposent. [^7] Les dérégulations majeures du néolibéralisme proviennent principalement des années 90, mais c’est dans la crise des années 2000 qu’elles révèlent leur dangerosité. Le propos n’est pas d’entrer dans un historique des politiques néolibérales US, mais on peut donner les moments forts : dérèglement du crédit hypothécaire, NAFTA, accord de l’ALENA en 94, création de l’OMC en 1995, la modification du Glass-Steagall en 99 et bien sûr l’ouverture de tous les marchés mondiaux (Maastricht en 1992) ont permis ce type de montage de crise. [^8] Les taux de croissance sont de l’ordre de 1 à 2 % dans les économies avancées ; c’est une période post-2008 que l’on appelle “Global Crawl”. Même le potentiel maximum de production potentielle (ce qu’on peut produire au maximum avec tous les travailleurs et outils mobilisés) croît moins vite. Autrement dit, la productivité même potentielle implique une réduction générale de la productivité. En parallèle, l’investissement est aussi très faible alors que beaucoup d’épargne est en circulation, parce que personne ne voit de profit à réaliser. Alors que les profits et l’accumulation n’ont jamais été aussi forts, 12 % du PIB aux États-Unis, l’investissement reste très faible, 4 % du PIB. Pour trouver de la rentabilité, les investisseurs se tournent majoritairement vers la finance plutôt que vers la production réelle : aux US, l’investissement tangible est tombé de 14 % de la production en 1980 à 7 % en 2011 (Smith, 2016). [^9] La forte demande de matière première fait automatiquement monter le cours de sa monnaie car quand un pays exporte des matières premières, même s’il est payé en dollars, il doit les convertir pour payer dans sa monnaie. Si la demande augmente, le prix de sa monnaie aussi, et ses exports diminuent par effet de balance ; car si sa monnaie est plus chère, ses produits aussi. Un secteur comme le pétrole crée un effet d’attraction du travail et des investissements, alors que le reste de l’industrie non profitable meurt car elle ne peut pas être aussi attractive que les importations peu chères dans une économie où les prix montent, du fait des profits du secteur exploité comme le pétrole dont les profits et salaires sont utilisés pour consommer. Cela crée un piège de la spécialisation et une dépendance à la demande d’une ressource exportée. [^10] Les banques centrales agissent aujourd’hui en remontant les taux pour lutter contre l’inflation, car elle menace la valeur même du capital financier. Si les prix montent trop, la monnaie perd son rôle de réserve de valeur. On sait que l’inflation est le pire ennemi du capital financier ; si les prix montent, une même quantité de monnaie permet d’acheter moins des mêmes marchandises, elle n’arrive plus à garder sa valeur. C’est pire quand on est remboursé d’une créance, et c’est précisément l’activité du capital financier : on rembourse un prêt, son taux d’intérêt est modifié par l’inflation car l’objet de la dette, qui est une somme de monnaie, permet d’acheter moins de marchandises ou autres qu’au moment du prêt. Dans les faits, s’il a prêté une somme, disons 1 000 à 4 % sur 5 ans, il va donc recevoir au bout de 5 ans environ 1 217, mais le sandwich qui coûtait 5 coûte maintenant 13 ; voilà pourquoi les BC souhaitent arrêter l’inflation pour ne pas laisser l’érosion du capital financier se propager. [^11] C’est notamment dans les années 70 que se développe un réseau d’acteurs, animé par l’idéologie néolibérale ; le monde intellectuel précédant toujours la mise en œuvre politique, c’est dans les années 80 et 90 qu’elles prennent leur prolongement légal. Parmi les ordures de cette époque des institutions, financées par des entreprises et qui produisent de la théorie et des statistiques néolibérales comme the Heritage Foundation, the Hoover Institute, the Center for the Study of American Business, et the American Enterprise Institute. On peut évoquer aussi le rapport secret rédigé par Lewis Powell, futur juge à la cour suprême, qui écrit un rapport nommé Attaque sur la libre entreprise en 1971 au vice-président de la Chambre de commerce américaine, il s’inscrivait aussi dans la lutte anticommuniste, très féroce à ce moment-là. On pourrait parler également des doctrines autoritaires proposées par Huntington dans le rapport de la Commission triennale en 1975, pour régler les problèmes de gouvernement, mais l’important est surtout de comprendre qu’il n’y a pas seulement un ou deux penseurs, mais c’est bien tout un sujet collectif autoritaire, et pour un conservatisme radical de la société capitaliste, qui pense un moyen de se conserver dans la société sans rien céder sur l’organisation politique et la domination et l’extraction du profit. On peut trouver la recension de cette généalogie intellectuelle conservatrice dans le livre de Chamayou, la société ingouvernable. Elle montre la nature du néolibéralisme, pensé comme une économie, une politique et une hégémonie internationale contre-insurrectionnelle. [^12] C’est précisément l’inversement dialectique que l’on est en train de vivre. C’est le fait de déléguer la production dans les années 80 aux pays asiatiques, et à garder uniquement la conception et le secteur financier qui a rendu 40 ans plus tard les US très fragiles et dans une position parasitique. Les pays asiatiques, en même temps qu’ils construisaient une industrie de production, en ont profité pour acquérir le profit en termes d’innovation et ont fait monter des champions locaux, ainsi que toute une classe sociale de consommateurs et donc un marché interne. C’est notamment la stratégie de la Chine qui veut organiser sa souveraineté numérique étatique, et commencer à contester l’hégémonie du dollar qui sert à masquer depuis des années la fragilité US. Dans cette configuration, Trump est donc aux commandes d’un pays qui s’est désindustrialisé totalement, ce qui correspond à la mort de beaucoup de capital fixe, un pays qui tient uniquement sur la consommation et la dette, et qui réagit en essayant de voler agressivement les autres pays, alors que la Chine construit des routes commerciales et devient l’hégémonie montante. [^13] Le rôle du trésor US et de Wall Street peuvent sembler étranges car ils n’ont pas de rôles institutionnels. En réalité, le trésor US a un véto au FMI qu’ils utilisent pour bloquer les “plans d’aide” trop peu profitables, et négocie les conditions de financement même avant le FMI, on peut dire que c’est l’essence réelle du FMI. Les fonctionnaires du trésor se partagent souvent avec les grandes banques. Le FMI est donc le bras armé des banques qui vont récupérer des remboursements de créances très élevés, et le trésor US un achat de bons en fin de course pendant la crise. Les trois fonctionnent dans une certaine osmose et dans un cercle vicieux de la dette pour les pays du sud et bénéfique pour les US. [^14] En 2026, l’impérialisme a structuré les échanges mondiaux dans une répartition en faveur totale des capitaux des pays du centre. La dette externe combinée des pays low-and-middle-income (LMICs) est passée à 8,9 trillions de dollars, ils paient leur dette plus cher aujourd’hui que depuis les 50 dernières années. [^15] La Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication appellée SWIFT, est le nom de la société et du système en lui-même des paiement internationaux. C’est simplement un réseau d’échange, mais incroyablement politique, car l’exclusion du réseau SWIFT, signifie ne plus pouvoir faire de paiement à l’international. L’Iran en a été exclu entre 2012 et 2016 par exemple. [^16] C’est un véritable écosystème de pensée qui se développe. C’est en ce sens que Gramsci parle d’hégémonie, quand une pratique se développe en même temps qu’une théorie pour arriver à l’unité effective. L’hégémonie est avant tout une pensée d’un sujet collectif qui s’effectue pour prendre sa place historique. Gramsci dit : “La compréhension critique de soi-même se fait donc à travers une lutte “d’hégémonies” politiques, de directions opposées, d’abord dans le domaine de l’éthique, ensuite de la politique, pour atteindre à une élaboration supérieure de sa propre conscience du réel. La conscience d’être un élément d’une force hégémonique déterminée (c’est-à-dire la conscience politique) est la première étape pour arriver à une progressive auto-conscience où théorie et pratique finalement s’unissent.”
Bibliographie :
- Aglietta, M., & Coudert, V. (2014). Le dollar et le système monétaire international. La Découverte.
- Acemoglu, D. (2024). The Simple Macroeconomics of AI. National Bureau of Economic Research (NBER). Working Paper No. 32487. https://doi.org/10.3386/w32487
- Akkerman, M. (2022). Exporting borders: The expansion of EU border control to West Africa. Transnational Institute. https://www.tni.org/en/publication/exporting-borders-West-Africa
- Alami, I. (2025, 29 septembre). L’État capitaliste. Positions. https://positions-revue.fr/letat-capitaliste/
- Afonso, G., Kovner, A., & Schoar, A. (2011). Stressed, not frozen: The federal funds market in the financial crisis. The Journal of Finance, 66(4), 1101-1139. https://doi.org/10.1111/j.1540-6261.2011.01670.x
- Alden, E., & Meyer, J. (2018, septembre). The rise of zombie firms: Causes and consequences. BIS Quarterly Review. https://www.bis.org/publ/qtrpdf/r_qt1809g.htm
- Amin, S. (1973). Le développement inégal : Essai sur les formations sociales du capitalisme périphérique. Éditions de Minuit.
- Banerjee, R., & Hofmann, B. (2022). Corporate zombies: Anatomy and life cycle. BIS Working Papers, No 882. Bank for International Settlements. https://www.bis.org/publ/work882.htm
- Bank for International Settlements (BIS). (2025). Project mBridge: Experimenting with a multi-CBDC platform for cross-border payments. BIS Innovation Hub.
- Board of Governors of the Federal Reserve System (US). (2026). Foreign Exchange Rate: Japan / U.S. [EXJPUS]. FRED, Federal Reserve Bank of St. Louis.
- Board of Governors of the Federal Reserve System (US). (2008). Federal funds effective rate [FEDFUNDS] [Jeu de données]. Federal Reserve Bank of St. Louis. https://fred.stlouisfed.org/series/FEDFUNDS
- Board of Governors of the Federal Reserve System (US). (2010). Industrial production and capacity utilization: G.17 Release. https://www.federalreserve.gov/releases/g17/20101215/g17.pdf
- Borderline Europe. (2022). Exporting borders: The expansion of European border control to North Africa and the Sahel. Rapport
- Boyer, R. (2015). Économie politique des capitalismes : Théorie de la régulation et des crises. La Découverte.
- Bowles, S., Gordon, D. M., & Weiskopf, T. E. (1986). L’Économie du gaspillage. La crise américaine et les politiques reaganiennes. La Découverte.
- Brenner, R. (2006). The economics of global turbulence: The advanced capitalist economies from Long Boom to Long Downturn, 1945-2005. Verso.
- Bureau of Justice Statistics. (1991). Prisoners in 1990 (NCJ 129198). U.S. Department of Justice.
- Bureau of Justice Statistics. (1992). Correctional populations in the United States, 1990 (NCJ 134982). U.S. Department of Justice.
- Burnside, C., Eichenbaum, M., & Rebelo, S. (2011). Carry trade and momentum in currency markets. Annual Review of Financial Economics, 3(1), 511-535. https://doi.org/10.1146/annurev-financial-102710-144407
- Burt, M. M. (1992). Over the edge: The growth of homelessness in the 1980s. Russell Sage Foundation.
- Caballero, R. J., Hoshi, T., & Kashyap, A. K. (2008). Zombie lending and depressed restructuring in Japan. The American Economic Review, 98(5), 1943-1977. https://doi.org/10.1257/aer.98.5.1943
- Calvão, F., Mcdonald, C. E. A., & Bolay, M. (2021). Cobalt mining and the corporate outsourcing of responsibility in the Democratic Republic of Congo. The Extractive Industries and Society, 8(4), Article 100884. https://doi.org/10.1016/j.exis.2021.02.004
- Chamayou, G. (2013). Théorie du drone. La Fabrique.
- Chamayou, G. (2018). La société ingouvernable : Une généalogie du libéralisme autoritaire. La Fabrique.
- Chesnais, F. (2016, 26 mai). Les limites du capitalisme (entretien). Contretemps. https://www.contretemps.eu/chesnais-limites-capitalisme/
- Churchill, W., & Vander Wall, J. (2002). Agents of repression: The FBI’s secret wars against the Black Panther Party and the American Indian Movement (2e éd.). South End Press.
- Clark, W. (2005). Petrodollar warfare: Dollars, euros and the upcoming Iranian oil bourse. Bakken Boom or Bust. http://bakkenboomorbust.com/iranbourse.pdf
- Cockburn, A. (2021). The spoils of war: Power, profit and the American war machine. Verso.
- Council of Economic Advisers. (2025). Economic Report of the President. White House. https://www.whitehouse.gov/cea/economic-report-of-the-president/
- Cornerstone Research. (2025, 15 juillet). Mega-bankruptcies surge in first half of 2025.
- Corsetti, G., Pesenti, P., & Roubini, N. (1999). What caused the Asian currency and financial crisis? Japan and the World Economy.
- Desjardins Economic Studies. (2026, 27 février). AI Drove the Majority of US Business Investment in 2025. https://www.desjardins.com/en/savings-investment/economic-studies/united-states-ai-investment-trump-february-27-2026.html
- Duménil, G., & Lévy, D. (2014). La grande bifurcation : En finir avec le néolibéralisme. La Découverte.
- Durand, C. (2020, 24 avril). Le Covid-19 et la seconde mort du néolibéralisme. Contretemps.
- Elveren, A. Y. (2019). The economics of military spending: A Marxist perspective. Routledge.
- Federal Reserve Bank of St. Louis. (2026). Federal Surplus or Deficit [-] [FYFSD]. https://fred.stlouisfed.org/series/FYFSD
- Forbes France. (2024, 22 février). Future of Money : les “Magnificent 7” à l’ère de l’IA.
- Financial Stability Board [FSB]. (2026). Global monitoring report on non-bank financial intermediation 2025 [Rapport annuel]. https://www.fsb.org/publications/global-monitoring-report-on-non-bank-financial-intermediation-2025
- Godin, R. (2023, 22 mai). Le capitalisme de crise : Un prédateur autoritaire (Entretien). Contretemps. https://www.contretemps.eu/capitalisme-crise-predateur-autoritaire-entretien-romaric-godin/
- Hartmann, D. D. (2011). Karl Marx in America. CreateSpace.
- Fajgelbaum, P., & Khandelwal, A. (2026). Tariffs in 2025: Short-run impacts on the US economy. Brookings Papers on Economic Activity (BPEA). https://www.brookings.edu/articles/tariffs-in-2025-short-run-impacts-on-the-us-economy/
- Federal Reserve Bank of St. Louis. (2026). Federal Surplus or Deficit [-] [FYFSD]. https://fred.stlouisfed.org/series/FYFSD
- Forbes France. (2024, 22 février). Future of Money : les “Magnificent 7” à l’ère de l’IA.
- Godin, R. (2023, 22 mai). Le capitalisme de crise : Un prédateur autoritaire (Entretien). Contretemps.
- Hansen, N.-J., Toscani, F., & Zhou, J. (2023). Euro Area Inflation after the Pandemic and Energy Shock: Import Prices, Profits and Wages. IMF Working Papers, 2023(131). International Monetary Fund. https://www.imf.org/en/Publications/WP/Issues/2023/06/23/Euro-Area-Inflation-after-the-Pandemic-and-Energy-Shock-Import-Prices-Profits-and-Wages-534837
- Hartmann, D. D. (2011). Karl Marx in America. CreateSpace.
- Harvey, D. (2007). A brief history of neoliberalism. Oxford University Press.
- Harvey, D. (2010). Le nouvel impérialisme (E. Diehl, Trad.). Les Prairies Ordinaires.
- Hofstadter, R. (1965). The paranoid style in American politics, and other essays. Knopf.
- Husson, M. (2008). Un pur capitalisme. Page deux
- IMF (International Monetary Fund). (2025). Global Financial Stability Report (GFSR): Financial stability in the age of artificial intelligence.
- International Monetary Fund [IMF]. (2026, avril). Global financial stability report: The rise of private credit and its risks. https://www.imf.org/en/Publications/GFSR/Issues/2026/04/07/global-financial-stability-report-april-2026
- International Monetary Fund (IMF). (2026). Currency Composition of Official Foreign Exchange Reserves. IMF Data
- INSEE. (2018). Les revenus et le patrimoine des ménages. https://www.insee.fr/fr/statistiques/3650299
- Kliman, A. (2011). The failure of capitalist production: Underlying causes of the Great Recession. Pluto Press.
- Lapavitsas, C. (2013). Profiting without producing: How finance exploits us all. Verso.
- Le Boucher, C. (2024, 15 juillet). L’économie de l’IA tourne en rond : bientôt l’explosion de la bulle ? Faketech. https://www.faketech.fr/p/leconomie-de-lia-tourne-en-rond-bientot
- Lordon, F. (2024, 15 octobre). La crise financière qui vient. La pompe à phynance, Le Monde diplomatique. https://blog.mondediplo.net/la-crise-financiere-qui-vient
- Maddison, A. (1991). Dynamic Forces in Capitalist Development: A Long-Run Comparative View. Oxford University Press.
- Can BRICS De-dollarize the Global Financial System_ — Zongyuan Zoe Liu & Mihaela Papa — Elements in the Economics of Emerging Markets, New, 2022 — isbn13 9781009014625 — 500cf61f92ba24649a8da9091d2c53db — Anna’s Arch
- Maito, E. E. (2014). The historical transience of capital: The downward trend in the rate of profit since XIX Century (Working Paper). http://gesd.free.fr/maito14.pdf
- Mandel, E. (1995). Long waves of capitalist development: A marxist interpretation. Verso.
- Marglin, S., & Schor, J. (Éds.). (1990). The Golden Age of Capitalism: Reinterpreting the Postwar Experience. Oxford University Press.
- Marx, K. (1964). Das Kapital. Kritik der politischen Ökonomie. Dritter Band (MEW 25). Dietz Verlag (Original publié en 1894).
- Mbembe, A. (2020). Nécropolitique. La Découverte.
- Meiksins Wood, E. (2009). L’empire du capital (B. Kanovitch, Trad.). Lux.
- Moody’s Ratings. (2024). Annual default study: Corporate default and recovery rates, 1920-2023.
- Moody’s Ratings. (2025). U.S. corporate default risk in 2025: Sector analysis.
- OECD. (2025, 2 décembre). OECD Economic Outlook, Volume 2025 Issue 2. OECD Publishing. https://doi.org/10.1787/9f653ca1-en
- Paley, D. (2014). Drug war capitalism. AK Press.
- Pastor, L., & Veronesi, P. (2006). Was there a Nasdaq bubble in the late 1990s? The Journal of Finance, 61(3), 1031-1100. https://doi.org/10.1111/j.1540-6261.2006.00865.x
- Renaud, B., Zhang, M., & Koeberle, S. (2002). How the Thai real estate boom undid the financial system. In J. R. Barth, J. S. Tatar, & G. P. Yago (Éds.), Restructuring the Asian financial system (pp. 195-218). Kluwer Academic Publishers.
- Rigouste, M. (2025). La guerre globale contre les peuples. La Fabrique.
- Roberts, M. (2016). The long depression: How it happened, why it happened, and what happens next. Haymarket Books.
- Roberts, M. (2025, 25 mai). Donald Trump’s big beautiful tax bill. Thenextrecession.
- Roberts, M. (2025, 29 décembre). Forecast for 2026. Thenextrecession. https://thenextrecession.wordpress.com/2025/12/29/forecast-for-2026/
- Roubini, N. (2025). Megathreats: Ten Dangerous Trends That Imperil Our Future. Little, Brown and Company.
- S&P Global Market Intelligence. (2025). US corporate bankruptcies end 1st half of 2025 at 15-year high [Rapport de recherche]. https://www.spglobal.com/marketintelligence/en/news-insights/latest-news-headlines/u-s-corporate-bankruptcies
- S&P Dow Jones Indices. (2026). S&P 500 Annual Performance Review 2025. https://www.spglobal.com/spdji/en/indices/equity/sp-500/
- Rogers, K., & Kanno-Youngs, Z. (2026, 3 avril). White House proposes record defense budget amid global tensions. The New York Times. https://www.nytimes.com/2026/04/03/us/politics/white-house-defense-budget.html
- Sarfati, C. (2001). La mondialisation armée. La Discorde.
- Sarfati, C. (2024). L’État radicalisé. La Fabrique.
- Schumpeter, J. (1942). Capitalisme, Socialisme et Démocratie.
- Shaikh, A. (1992). The falling rate of profit as the cause of long waves. Dans New findings in long wave research (pp. 174–195). Macmillan.
- The Budget Lab at Yale. (2026, 1 avril). Tracking the Economic Effects of Tariffs. Yale University. https://budgetlab.yale.edu/research/tracking-economic-effects-tariffs
- Tonry, M. (1995). Malign neglect: Race, crime, and punishment in America. Oxford University Press.
- University of Michigan [RSQE]. (2025, 21 février). The U.S. Economic Outlook for 2025–2026. Research Seminar in Quantitative Economics.
- Ventura, C. (2026, janvier). M. Trump, pirate des Caraïbes. Le Monde diplomatique, (862), 1, 6-7. https://www.monde-diplomatique.fr/2026/01/VENTURA/69163
- Wade, R., & Veneroso, F. (1998). The Asian crisis: The high debt model versus the Wall Street-Treasury-IMF complex. New Left Review, (228), 3-23.