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Définition courte :
La totalité est l’ensemble des pratiques réelles des sujets individuels et sujets collectifs qui définissent le monde humain, c’est l’ensemble des relations sociales à un moment historique donné. C’est la totalité qui conditionne tous les rapports spécifiques qui se déroulent dans une société à un moment donné.
Définition :
La totalité est le point de départ de l’analyse pour le marxisme. On pense qu’il n’est pas possible de découper et d’isoler des morceaux de la réalité pour les comprendre, car tout ce qui appartient à la réalité conditionne les autres éléments. C’est ce qu’exprime Lucien Goldmann, grand philosophe et sociologue marxiste quand il définit la totalité ainsi :
"Cela ne signifie cependant pas qu’il faille renoncer, dans le domaine des sciences humaines, à toute objectivité. Car il y existe, non seulement une science vraie, mais aussi une conscience vraie ou fausse, et l’effort de réaliser, sur le plan de la sociologie et de l’histoire, l’adequatio rei et intellectus demande autant d’esprit critique et de rigueur que dans les sciences physico-chimiques. Les conditions, dans lesquelles s’exercent cette rigueur et cet esprit critique, sont seulement différentes, surtout en ce qu’il ne peut pas y avoir de conscience vraie et partielle en même temps et que la prédominance de la catégorie de totalité est le porteur du principe scientifique dans la connaissance de la vie sociale. Le second précepte de la méthode cartésienne « diviser chacune des difficultés... en autant de parcelles qu’il se pourrait et qu’il serait requis pour les mieux résoudre », valable, jusqu’à un certain point, en mathématiques et en sciences physicochimiques, s’avère inutilisable en sciences humaines où le progrès de la connaissance ne va pas du simple au complexe, mais de l’abstrait au concret par une oscillation continuelle entre l’ensemble et ses parties."
Lucien Goldmann - Sciences humaines et philosophie (p.82)
Goldmann donne la totalité comme un principe de connaissance. Il met en avant que le mode de réflexion analytique, celui qui découpe les problèmes pour les comprendre (la division universitaire en histoire, économie etc. par exemple) est inopérant pour comprendre l’Homme et dans les sciences sociales en général. La raison est simple, contrairement au mathématique dans lesquelles on construit des objets de plus en plus complexe avec des objets simples, les sciences sociales fonctionnent en proposant des modèles conceptuels qui mettent ordre les faits pour voir si ils sont cohérent entre eux et que la description proposée par le concept est la plus complète possible. L’élément “simple” dont on part dans les mathématique n’existe pas de manière isolée ici. Un individu seul n’explique pas la société, et la société ne se résume pas à une addition d’individus. On part donc du concret, c’est-à-dire de concepts généraux, pour aller vers l’abstrait, qui est la réalité vécue dans toute sa richesse et ses contradictions.
C’est précisément l’analyse de la totalité de l’abstrait vers le concret que Marx produit dans le Capital. Si Marx avait suivi la méthode de l’économie politique anglaise (du simple au complexe), il aurait sans doute commencé par la démographie ou les ressources naturelles pour bâtir son système. À l’inverse, s’il était resté dans l’abstraction pure, il aurait défini le capitalisme par une formule philosophique générale. Il produit une analyse conceptuelle de la marchandise pour montrer comment la marchandise peut se déplacer et se transformer pour devenir du capital. A partir de cette démonstration de concept, il fait un retour sans cesse dans sa méthode entre le concept qu’il produit et la réalité comme elle se comporte pour régler ses concepts. Il en arrive d’ailleurs dans le troisième livre à déterminer la façon dont le profit ne peut qu’irrémédiablement chuter en raison de son fonctionnement propre. Le “concret” obtenu à la fin n’est plus l’objet que l’on tiens dans la main, c’est la compréhension du système social entier qui a permis à cet objet d’exister et d’arriver jusqu’à toi. La connaissance a progressé en oscillant entre la marchandise (la partie) et le mode de production mondial (l’ensemble), rendant le réel intelligible.
La totalité est donc avant tout un principe de compréhension scientifique de monde. Les relations économiques, les relations politiques des pays, le comportement politiques à l’intérieur du pays, etc. tout cela appartient à la même réalité. C’est donc toujours en essayant de reconstruire par les concepts, la réalité des pratiques des groupes sociaux et leur dynamique que l’on peut avoir une vision adéquate à la pratique. Cependant, cet examen est loin d’être simple car comme tous les éléments appartiennent à la même réalité, ils sont sans arrêt dans des rapport d’interinfluence : une institution économique prend une mesure, les marchés financiers réagissent, ce qui influence une position des Etats, qui influence les marchés etc. Ce rapport des choses entre elles est le rapport dialectique est la manière dont est structurée la totalité dans un mouvement qui la fait sans cesse changer. Ce qu’il faut comprendre, c’est que des dynamique contraires agitent tous les niveaux de groupe humains des relations internationales au groupe d’ami, et les font avancer vers une direction déterminée. Ce n’est jamais la seule possible, il est à tous les moments dans les mains des sujets collectifs de changer cela dans leur liberté, mais à tout moment, la réalité offre un certain nombre limité de possible à partir d’une situation dans la totalité et de dynamique dans la totalité. Le rôle militant, c’est d’identifier et de réaliser l’issue la plus progressiste.
"Enfin, la vision du monde pour laquelle, selon l’expression de Kant, l’univers et la communauté humaine forment un tout « dont les parties dans la possibilité même de leur existence supposent déjà leur union dans l’ensemble », où l’autonomie des parties et la réalité du tout sont non seulement conciliées, mais constituent des conditions réciproques ; Où à la place des solutions partielles et unilatérales de l’individu ou de la collectivité apparaît la seule solution totale : celle de la personne et de la communauté humaine. Il serait difficile de nommer aujourd’hui un représentant conséquent de cette philosophie, puisqu’elle est encore en pleine gestation ; un long chemin a été parcouru grâce aux œuvres de Kant, de Hegel, de Marx, et, de nos jours, de Georg Lukàcs. Le développement de cette philosophie nous semble être la tâche principale de la pensée moderne."
Lucien Goldmann - Introduction à la pensée de Kant (p.55-56)
La totalité n’est donc pas un principe abstrait et contemplatif, c’est une principe pratique épistémologique comme ont vient de le voir et comme le rappel ici Goldmann. C’est aussi un horizon à réaliser, nous sommes pour l’instant encore dans l’époque de la totalité marchande, l’abolition des classes, la production socialisées et la fin des dominations sont les conditions nécessaires à la réalisation de l’humanité totale en-soi et pour-soi universelle. La totalité est donc aussi un principe régulateur pour la pensée, c’est un point de fuite pratique : comment réaliser au mieux ces conditions ? C’est une question qui peut se jouer même quotidiennement, sur une discrimination dans une organisation etc.
Concepts directement liés :
praxis, sujet individuel et collectif, sujet et objet, dialectique, classes sociales
Quelques repères commentés :
Pour comprendre cette notion de totalité et ce qu’elle implique plus en détail, trois livres qui me semblent très importants et qui couvrent un très grand nombre de sujets du marxisme :
- Goldmann, L. (1966). Sciences humaines et philosophie. Paris : Gonthier (Coll. “Médiations”).
- Labica, G., & Bensussan, G. (Dir.). (1982). Dictionnaire critique du marxisme. Paris : Presses universitaires de France (PUF)
- Lefebvre, H. (1939). Le matérialisme dialectique. Paris : Félix Alcan
Je conseillerai aussi deux livres de Goldmann qui n’abordent pas la notion de totalité comme thème mais qui la mettent un jeu pour une analyse de la philosophie de Kant, et une comparaison entre celle de Luckas et Heidegger :
- Goldmann, L. (1967). Introduction à la philosophie de Kant. Paris : Gallimard (Coll. “Idées”). (surtout le chapitre 2 de la partie I : La catégorie de la totalité dans la pensée kantienne et dans la philosophie en général)
- Goldmann, L. (1973). Lukács et Heidegger : fragments posthumes. Paris : Denoël/Gonthier (Coll. “Médiations”).
Les ouvrages conseillés au dessus peuvent être difficile suivent le niveau de connaissance du lecteur, notamment les livres de Lefebvre, Labica et Bensussan. Ici je recommande deux livres, un de Marx et un de Luckas qui sont fondateurs du marxisme mais qui sont d’un accès beaucoup plus difficile. Vous pouvez les aborder en essayant de prendre des blocs du texte pour vous familiariser avec les idées.
- Lukács, G. (1960). Histoire et conscience de classe : essais de dialectique marxiste. Paris : Les Éditions de Minuit (Coll. “Arguments”).
- Marx, K. (2011). Grundrisse : Manuscrits de 1857-1858. Paris : Éditions Sociales (Coll. “GEME”).
Ce sont les “grundrisse” de Marx qui sont les plus dure à lire, car c’est une compilation de notes d’élaboration en cours de Marx. C’est ici, dans les premières pages que Marx parle de la méthode de la totalité, s’élever de l’abstrait au concret : “Hegel geriet daher auf die Illusion das Reale als Resultat des sich in sich zusammenfassenden, in sich vertiefenden, und aus sich selbst sich bewegenden Denkens zu fassen, während die Methode vom Abstrakten zum Konkreten aufzusteigen, nur die Art für das Denken ist, sich das Konkrete anzueignen, es lo als ein geistig Konkretes zu reproduzieren”